‹ Poésies de Charles d'Orléans (volume 2)Chapitre 12 sur 21 · BALADES DE PLUSIEURS PROPOS · texte numérisé non relu

BALADES DE PLUSIEURS PROPOS

( Orléans contre Garaneieres.)

Je, qui suis Dieu des amoureux, Prince de joyeuse plaisance, A toutes celles et à ceulx Qui sont de mon obéissance, Requier qu'a toute leur puissance Me viengnent aider et servir.

Pour l'outrecuidance punir D'aucuns qui, par leur janglerie.

Veulent, par force, conquérir Des grans biens de ma seigneurie.

Car Garencieres, Tun d'entre eulx.

Si dit en sa folle ventance.

Pour faire le chevalereux, Qu'avant hyer, par sa grant vaillance.

Lui et son cueur d'une aliance, Furent devant beaulté courir; Je ne luy vy pas sans faillir.

Mais croy qu'il soit en resverie,

142 POÉSIES UE CHARLES D'oRLÉA.NS.

Car si près n'oseroit venir

Des grans biens de ma seigneurie

Il dit qu'il est tant douloreux, Et qu'il est mort sans recouvrance :

Mais bien seroit il maleureux, Qui donneroit en ce créance ; On peut veoir que celle penance.

Qu'il lui a convenu souffrir, N'a fait son visaige pallir, Ne amaigrir de maladie, Ainsi se mocque, pour chevir Des grans biens de ma seigneurie.

l'enyoy.

Sur tous, me plaist le retenir Roys des heraulx pour bien meiilir; Cest office je lui octrie, C'est ce que lui veuil départir Des grans biens de ma seigneurie.

(RespoDse de Garencieres.)

Cupido, Dieu des amoureux, Prince de joyeuse plaisance, Moi, Garancieres, très soingneux De vous servir de ma puissance, Viens devers vous, en obéissance, Pour vous humblement requérir Que vous vueilliez faire punir Ung homme de mauvaise vie.

Qui, contre raison, veult tenij* Le droit de vostre seigneurie.

C'est ung enfant malicieux.

Où nul ne doit avoir fiance,

Car il en a ja plus de deux

Deceues, au pais de France,

Dont vous deussiez prendre vengeancr

POÉSIES DB CHABLBS D'ORLAaNS. 143

Pour faire les autres cremir ; C'est le prince de bien mentir, Ainsné frère de janglerie, Qui, contre raison, veult tenir Le droit de vostre seigneurie.

Oncques Lucifer l'orgueilleux Ne fist si grant oultrecuidance, Quant il emprist d'estre envieux Sur le Dieu de toute puissance ; Il me semble que, par sentence, Vous le deussiez faire bannir De vostre court, sans revenir, Lui et sa faulse compaignie, Qui, contre raison, veult tenir Le droit de vostre seigneurie.

l'envoy.

Prince, s'on doit avoir vaillance Pour mentir à grant habondance, Et pour faulseté maintenir, Vour verrez icellui venir A grant honneur, n'en doubtez mie, Qui, contre raison, veult tenir Le droit de vostre seigneurie.

BALADE

En acquictant nostre temps vers jeunesse, Le nouvel an et la saison jolie.

Plains de plaisir et de toute liesse, Qui chascun d'eulx chierement nous en prie; Venuz sommes en ceste mommerie, Belles, bonnes, plaisans et gracieuses, Prestz de dancer, et faire chiere lye, Pour resveiller voz pensées joyeuses.

Or bannissiez de vous toute peresse,

Ennuy, soussy avec merencolie,

Car froit yver, qui ne veult que rudesse,

14 i POÉSIES DE CHARLES d'oRLÉaNS.

Est desconfit, et convient qu'il s'enfuyo ; Avril et May amainent doulce vie Avec eulx ; pour ce, soyez songneuses De recevoir leur plaisant compaignie, Pour resveillier voz pensées joyeusas.

Venus aussi, la très noble Déesse, Qui sur femmes doit avoir la maistrie, Vous envoyé de conforta largesse.

Et plaisance de grans biens enrichie.

En vous chargeant que, de vostre partio, Vous acquictiez sans estre dangereuses ; Aidiez vous veult sans que point vous oublie, Pour resveiller voz pensées joyeuses.

BALADE

Bien monstrez, printemps gracieuh, De quel mestier savez servir, Car y ver fait cueurs ennuieux, Et vous les faictes resjouir ; Sitost, comme il vous voit venir, Lui et sa meschant retenue Sont contrains, et pretz de fuir, A vostre joyeuse venue.

Yver fait champs et arbres vieulx.

Leurs barbes de neiges blanchir, Et est si froit, ort et pluvieux, Qu'empres le feu convient croupir ; On ne peut hors des huis yssir.

Comme ung oisel qui est en mue; Mais vous faictes tout rajeunir, A vostre joyeuse venue.

Yver fait le souleil, es cieulx, Du mantel des nues couvrir ; Or maintenant, loué soit Dieux, Vous este venu esclersir

fOÉSVBS 9E CHARLBS D'ORL^NS. 145

Toutes choses et embellir ; Yver a sa peine perdue, Car Fan nouvel Ta fait bannir^ A vostre joyeuse venue.

BALADE

Je fu en fleur ou temps passé d'enfance.

Et puis après devins fruit en jeunesse ; Lors m'abaty de Tarbre de plaisance, Vert et non meur. Folie, ma maistresse ; Et pour ce la, raison qui tout redresse A son plaisir, sans tort ou mesprison , M'a à bon droit, par sa très grant sagesse, Mis pour meurir ou feurre de prison.

En ce j'ay fait longue continuance.

Sans estre mis à Tessor de largesse ;

Ten suis content, et tiens que sans doubtance,

Cest pour le mieulx, combien que par peresse

Deviens fletry, et tire vers vieillesse;

Assez estaint est en moy le tison

De sot désir, puisqu'ay esté en presse

Mis pour meurir ou feurre de prison.

Dieu nous doint paix, car c'est ma désira nce, Adonc seray en Teaue de liesse Tost refreschi, et au souleil de Franoe Bien nectié du moLsy de tristesse; Tactens bon temps, endurant en humblesse, Car j'ay espoir que Dieu ma guerison Ordonnera; pour ce, m'a sa haultesse Mis pour meurir ou feurre de prison.

l'envoy.

Fruit suis d'yver qui a meins de tendresse Que fruit d'esté, si suis en garnison, Pour amolir ma trop verde rudesse.

Mis pour meurir ou feurre de prison.

14(i POÉSIES DE CHARLKS d'OIU.ÉANS.

BALADE

Cueur, trop es plain de folie, Cirides tu de t'eslongner Hors de nostre corapaignie , Et en repos te logier ; Ton propos ferons changier, Soing et Ennuy nous nommons , Avecques toy demouirons, Car c'est le commandement De Fortune qui en serre Ta tenu moult longuement, Ou royaume d'Angleterre.

Dy nous, ne cognois tu mio Que Testât de prisonnier Est que souvent lui ennuyé, Et endure maint dangier, Dont il ne se peut vengier ; Pour ce, nous ne te faisons ^ Nul tort, se te gouvèi*noris Ainsi que communéinîeht Sont prisonniers^rîs en guerre, Dont es l'un présentement Ou royaume d'Angleterre.

En lieu de plaisance lye , Au lever et au couschier Trouveras merencolie, Souvent te fera veillier, I^ nuit et le jour songier ; Ainsi te guerdonnerons, Et es fers te garderons ; De soussy et pensement , Se tu peuz, si te defferre, Par nous n'auras autrement Ou royaume d'Angleterre.

VOÉMM DR GMARLRS OORLÉANfl. 147

BALADE

Nouvelles ont couru en France, Par mains lieux, que j'estoye mort; Dont avoient peu deplaisance Aucuns qui me bayent à tort; Autres en ont eu desconfort , Qui m'ayment de loyal vouloir, Comme mes bons et vrais amis; Si fais à toutes gens savoir Qu'encore est vive la souris.

Je n'ay eu ne mal, ne grevance, Dieu mercy, mais suis sain et fort, Et passe temps en espérance Que paix, qui trop longuement dorl , S'esveillera, et par accort A tous fera liesse avoir ; Pour ce, de Dieu soient maudis Ceux qui sont dolens de veoir Qu'encore est vive la souris^

Jeunesse sur moy a puissance, Mais Vieillesse fait son effort De m'avoir en sa gouvernance ; A présent faillira son sort, Je suis assez loing de son port.

De pleurer vueil garder mon hoir ; Loué soit Dieu de Paradis, Qui m'a donné force et povoir.

Qu'encore est vive la souris.

i/bn\oy.

Nul ne porte pour moy le noir, On vent meilleur marchié drap gris ; Or tiengne chascun, pour tout voir, Qu'encore est vive la souris.

148 P4Ȏ8IES DB CUAHLBS b'ORLRANS.

BALADE

Puisqu'ainsi est que vous alez en France, Duc de Bourbon, mon compaignon très chier, Ou Dieu vous doint, selon la desiranee Que tous avons, bien povoir besongner ; Mon fait vous vueil descouvrir et chargier Du tout en tout, en sens et en folie; Trouver ne puis nul meilleur messagîer.

Il ne faut ja que plus je vous en die.

Premièrement, se c'est vostre plaisance, Recommandez moy, sans point l'oublier, A ma Dame ; ayez en souvenance.

Et lui dictes, je vous pry et requier.

Les maulx que j'ay quant me fault eslongnier, Maugré mon vueil, sa doulce compaignie ; Vous savez bien que c'est de tel mestier.

Il ne faut ja que plus je vous en die.

Or y faictes comme j'ay la fiance, Car un amy doit pour l'autre veillier; Se vous dictes : Je ne scay, sans doubtance, Qui est celle ? vueilliez la enseignier.

Je vous respons qu'il ne vous fault serchier. Fors que celle qui est la mieulx garnie De tous les biens qu'on sauroit souhaidier; Il ne faut ja que plus je vous en die.

l'envoy.

Sy ay chargié à Guillaume Cadier Que, par de la, bien souvent vous supplie; Souviengne vous du fait du pnsonnier. Il ne faut ja que plus je vous en die.

BALADE

Mon gracieulx cousin, Duc de Bourbon, Je vous requier, quant vous aurez loisir.

Que me faictes, par balade ou chancon ,

POÉSIES DÉ CHARLES DOUtéANS. 140

De vostre estât aucunement sentir;

Car quant à moy, saichiez que, sans mentir,

Je sens mon cueur renouveller de joye,

En espérant le bon temps à venir,

Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé.

Tout crestian qui est loyal et bon.

Du bien de paix se doit fort resjoir,

Veu les grans maulx, et la destruction ,

Que guerre fait par tous pays courir;

Dieu a voulu Crestianté punir.

Qui a laissié de bien vivre la voye.

Mais puis après, il la veult secourir,

Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé.

Et pour ce la, mon très chier compaignon ,

Vueilliez de vous desplaisance bannir.

En oubliant vostre longue prison.

Qui vous a fait mainte doleur souffrir;

Merciez Dieu, pensez de le servir,

Il vous garde de tous biens grant montjoye,

Et vous fera avoir vostre désir,

Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé.

l'enyoy.

Resveilliez vous en joyeulx souvenir, Car j'ay espoir qu'encore je vous voye.

Et moy aussy en confort et plaisir.

Par bonne paix que brief Dieu nous envoyé.

BALADE

Mon chier cousin, de bon cueur vous mercie, Des blancs connins que vous m'avez donnez ; Et oultre plus, pour vray vous certiffie.

Quant aux connins, que dictes qu'ay amez, Hz sont pour moy, plusieurs ans a passez, Mis en oubly; aussi mon instrument Qui les servoit, a fait son testament , Et est retrait, et devenu hermite;

150 POésiBS UE CHAHLK8 l>*OKI.8ANS.

Il dort lousjours, à parler vrayement, Comme cellui qui en riens ne prouftite.

Ne parlez plus de ce, je vous en prie, Dieux ait Famé de tous les trespassez !

Parier vault mieulx, pour faire chiere lye, De bons moreeaulx et de frians pastez, Mais qu'ilz soient tout chaudement tastez; Pour le présent, c'est bon esbatement, Et qu'on ait vin pour nectier la dent ; En char crue mon cueur ne se delicte, Oublions tout le vieil gouvernement, Comme cellui qui en riens ne prouflte.

Quant Jeunesse tient gens en seigneurie,

Les jeux d'amours sont grandement prisez ;

Mais Fortune qui m'a en sa baillie,

Les a du tout de mon cueur déboutez ;

Et désormais, vous et moi excusez

De tels esbatz serons legierement.

Car faiz avons nos devoirs grandement

Ou temps passé; vers Amours me tiens quicte,

Je n'en vueil plus, mon cueur si s'en repent,

Comme cellui qui en riens ne proufite.

l'envoï.

Vieulx soudoiers avecques jeune gent, Ne sont prisiez la valeur d'une micte; Mon ofQce résine plainement.

Comme cellui qui en riens ne proufite.

BALADE

Dame qui cuidiez trop savoir, Mais vostre sens tourne en tolie, Et cuidiez les gens décevoir, Par vostre cautelle jolie ; Qui croiroit vostre chiere lie, Tantost seroit pris en voz las,

poisi£s DB cHAaLis d*oruUns. 151

Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas.

Vous cuidiez l»en qu'apercevoir Ne saiche vostre moquerie, Si fais, pour vous dire le voir; Et pour ce, chierement vous prie, Alez jouer de Fescremie Autre part, car quant en ce cas, Encore ne m'avez vous mie.

Encore ne m'avez vous pas.

Vous ferez bien vosire devoir, Se m'atrapez par tromperie; Car trop ay congneu main et soir Les faulx tours dont estes garnie, On vous appelle, fol si fie ; Déportez vous de telz esbas.

Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas.

BALADE

(Orléans à Bourgoigne.)

Puisque je suis vostre voisin En ce pais présentement, Mon compaignon, frère et cousin, Je vous requier très chierement.

Que de vostre gouvernement, Et estât me faîctes savoir.

Car j'en orroye bien souvent.

S'il en estpit à mon vouloir.

Il n'est jour, ne soir, ne matin, Que ne prie Dieu humblement Que la paix prengne telle fin, Que je puisse joyeusement, A mon désir, prouchainement Parler à vous, et vous veoir ;

102' 'poésies I>B CHABLBS D'ORLÉANS.

Ce seroit très hastivement.

S'il en estait à mon Touloir.

ChasGun doit estre bien enclin Vers la paix, car certainement Elle départira butin De grans biens à tous largement ; Guerre ne sert que de tourment.

Je la hé, pour dire le voir, Bannie seroit plainement^ S'il en estoit à mon vouloir.

l'knvoy.

Va, ma balade, prestement A Saint Omer, monstrant comment Tu vas pour moy ramentevoir Au Duc à qui suis loyaument, Et tout à son commandement, SU en estoit à mon voul(Mr.

BALADE

(RespoBce de Boiirgoigne à Orléans )

S'il en estoit à mon vouloir, Mon maistre et amy sans changier, Je vous asseure, pour tout voir.

Qu'en vo fait n'auroit nul dangier; Mais par deçà, sans actargier, Vous verroye hors de prison, Quicte du tout, pour abregier.

En ceste présente saison.

Se tel don povez recevoir Par la grâce Dieu, de legier Pourrez tel à paix esmouvoir, Qui la désire eslongier; Nul contre n'osera songier, Car confort aurez bel et bon, Se Dieu nous veult assoulagier, En ceste présente saison.

POÉSIES DB CHARLES d'oRLÉANS. 153

Mectons nous en nostre devoir Qu'en paix nous puissions herbergier; Il n'est ou monde tel manoir, Qui désir a de s'y logier ; Abrégeons, sans plus prolongier, Il en est temps, ou jamais non, Pour nous de guerre deslogier.

En ceste présente saison.

L* EN voit.

Or pensons de vous allegier De prison, pour tout engagier, Se n'avons paix et union, Et du tout m'y vueil obligier, En ceste présente saison. -

BALADE

(Orléans à Bourgoigne.)

Pour le haste de mon passaige Qu'il me convient faire oultre mer, Tout ce que j'ay en mon couraige A présent ne vous puis mander; Mais non pourtant, à brief parler.

De la balade que m'avez Envoyée, comme savez, Touchant paix et ma délivrance, Je vous mercie chierement.

Comme tout vostre entièrement, De cueur, de corps et de puissance.

Je vous envoyerai messaige, Se Dieu plaist, briefment sans tarder, Loyal, secret et assez saige.

Pour bien à plain vous informer De tout ce que pourray trouver Sur ce que savoir désirez; Pareillement fault que mectez Et faictes, vers la part de Franco, Diligence soingneusement;

154 POÉSIES DE CHAKLBS d'ORLEANS.

Je vous en requier humblement, De cueur, de corps et de puissance.

Et, sans plus despendre langaige, A cours mots, plaise vous penser Que vous laisse mon cueur en gaîge Pour tousjours, sans jamais faulser ; Si me veuillez recommander A ma cousine, car croiez Que en vous deux, tant que vivrez, J'aj mise toute ma fiance ; Et vostre party loyaument Tendray, sans faire changement, De cueur, de corps et de puissance.

l'bnvoy.

Or y perra que vous ferez, Et se point ne m'oublierez.

Ainsi que j'y ai espérance.

Adieu vous dy présentement, Tout Bourgongnon sui vrayement, De cueur, de corps et de puissance.

BALADE

(Responce de Bourgoigne à Orléans.)

De cueur, de corps et de puissance , Vous mercie très humblement De vostre bonne souvenance, Qu'avez de moi soingneusement :

Or povoz faire entièrement De moy, en tout bien et honneur, Comme vostre cueur le propose, Et de mon vouloir soyez seur, Quoy que nul dye, ne deppose.

Ne mectez point en oubliance L'estat et le gouvernement Do la noble maison de France, Qui se maintient piteusement ; Vous saurez tout, quoy et comment :

POÉSIBS DB CHAMLBS D'oRI.ÉAN8. 1S5

Je n'en dy plus pour le meilleur, Mais on eu dit tant et expose, Que c'est à oir grant orreur; Quoy que nul dye, ne deppose.

Pensez à vostre délivrance, Je vous en prie chierement ; Car, sans ce, je n'ay espérance Que nous ayons paix nullement, On la heit tant mortellement Que trop peu trouve de faveur, Ne fera, comme je suppose, Se ce n'est par vostre labeur.

Quoique nul dye, ne deppose.

l'bnyuy.

Or prions Dieu, par sa doulceur, Qu'à vous délivrer se dispose.

Car trop avez souffert douleur, Quoy que nul dye, ne deppose.

(Orléans à Bourgoigne.)

Des nouvelles d'Albion, S'il vous en plaist escouter, Mon frère et mon compaignon, Saichiez qu'à mon retourner, J'ay esté, deçà la mer, Receu à joyeuse chiere, Et a fait le Roy passer, En bons termes, ma matière.

Je doy estre une saison Eslargi pour pourchasser La paix, aussi ma raencon ; Se je puis seurté trouver Pour aler et retourner, Il fault qu'en haste la quiere,

156 POésIBS DB CUABLBS D*ORLBANS.

Se je vueil brief achever, En bons termes, ma matière.

Or, gentil Duc Bourgongnon, De ce cop vueilliez m'aydier, Comme mon entencion Est vous servir et amer, Tant que vif pourray durer ; En vous ay fiance entière, Que m'ayderez à finer, En bons termes, ma matière.

l'bnvoy.

Mes amis fault esprouver, S'ilz vouldront à ma prière.

Me secourir pour mener. En bons termes, ma matière.

BALADE

J'ay tant joué avecques Aage A la paulme, que maintenant J'ay quarante cinq, sur bop gaige Nous jouons, non pas pour néant ; Assez me sens fort et puissant De garder mon jeu jusqu'à cy.

Ne je ne crains riens que Soussy.

Car Soussy tant me descourage De jouer, et va estouppant Les cops que fiers à l'avantage , Trop seurement est rachassant ; Fortune si lui est aidant, Mais Espoir est mon bon amy, Ne je ne crains riens que Soussy.

Vieillesse de douleur enrage, De ce que le jeu dure tant.

Et dit en son félon langage, Que les chasses dorénavant

POLIES DE CUARLBS D*OaLBANS. 157

Merchera, pour m'estre nuisant ; Mais ne m'en chault, je la defly, Ne je ne crains riens que Soussy.

l'knvot.

Se bon eur me tient convenant, Je ne doubte, ne tant ne quant, Tout mon adversaire party, Ne je ne crains riens que Soussy.

Visaige de baffe venu Confit en composte de vin, Menton rongneulx et peu barbu, Et dessiré comme ung coquin, Malade du mal saint Martin, Et aussi ront q'un tonnellet ; Dieu le me sauve ce varlet !

Il est enroué devenu, Car une pouldre de raisin L'a tellement en Tueil féru, Qu'endormy Ta, comme un touppin ; Il y pert chascun matin, Car il en a chault le touppet ; Dieu le me sauve ce varlet !

Rompre ne sauroit ung festu.

Quant il a pincé un loppin, Saint Poursain qui Fa retenu Son chier compaignon et cousin, Combien qu'ayent souvent butin, Quant ou cellier sont en secret , Dieu le me sauve ce varlet !

l'envoy.

Prince, pour aler jusqu'au Rin, D'un baril a fait son ronssin, Et ses espérons d'un foret ; Dieu le me sauve ce varlet î

188 roésfBS l>t CHABLfiS d'oRLBANS.

BALADE

Amour qui tant a de puissance, QuMl fait vieilles gens rassoter, Et jeunes plains d'ouUrecuidance, De tous estas se seet meller ; Je l'ay congneu pieca au cler, II ne fault ja que je le nye, Parquoy dis et puis advouer Ce n^est fors que plaisant folie.

A droit compter, sans decevance, .

Quant ung amant vient demander Confort de sa dure grevance, Que vouldroit il faire, ou trouver?

Cela, je ne Tose nommer; Au fort, il fout que je le die, Ce qui fait le ventre lever, Ce n'est fors que plaisant folie.

Bien scay que je fais desplaisance' Aux amoureux, d'ainsi parler, Et que j'acquier leur malvueillance; Mais, s'il leur plaist me pardonner, Je leur prometz qu'au par aler, Quant leur chaleur est refroidie, Hz trouveront que, sans doubter, Ce n'est fors que plaisant folie.

L*KNVOy.

Prince, quant ung prie d'amer, Se l'autre si veult accorder, Il n'y a plus sans mocquerie, Laissiez les ensemble jouer, Ce n'est fors que plaisant folie.

BALADE

(Orléans à Bourgoigne.)

Beau frère, je vous remercie.

Car aidié m'avez grandement;

POftSIES OB CHAULES d'oRLÉANS. 150

Et, oultre plus, Tousoertiffie Que j'ay mon Mi entièrement ; Il ne me fault plus riens qu'argent, Pour avancer tost mon passaige, Et pour en avoir prestement, Mectroye corps et ame en gaîge.

Il n'a marchant en Lombardie, S'il m'en prestoit présentement, Que ne fusse, toute ma vie, Du cueur à son commandement; Et tant que l'eusse fait content.

Demeurer vouldroye en servaige, Sans espargner aucunement.

Pour mectre corps et ame en gaige.

Car se je suis en ma partie.

Et oultre la mer franchement, .

Dieu mercy, point ne me soussie

Que n'aye des biens largement ;

Et desserviray loyaument

A ceulx qui m'ont, de bon couraige,

Aidié, sans faillir nullement.

Pour mectre corps et ame en gaige.

l'knvoy.

Qui m'ostera de ce tourment, Il m'achètera plainement , A tousjours mes à heritaige.

Tout sien seray, sans changement, Pour mectre corps et ame en gaige.

BALADE

(Orléans à Bourgoigne.)

Pour ce que je suis à présent Avec la gent vostre ennemie, Il fault que je face semblant, Faignant que ne vous ayme mie; Non pourtant, je vous certiffie,

160 POÉSIES DB CUAKLBS DOHLÉANS.

Et VOUS pry que vueillez penser Que je seray, toute ma vie, Vostre loyaument, sans faulser.

Tous maulx de vous je voiz disant, Pour aveugler leur faulse envie; Non pourtant, je vous ayme tant, Ainsi m'aid la Vierge Marie, Que je pry Dieu qu'il me mauldie, Se ne trouvez, au par aler.

Que vueil estre, quoy que nul die, Vostre loyaument , sans faulser.

Gaignez envers moy mal talant, A celle fin que nul n'espye Nostre amour, car par ce faisant, Sauldray hors du mal qui m'anuye ; Mais faictes que bonne foy lye Nos cueurs, qu'ilz ne puissent muer, Car mon vouloir vers vous se plye, Vostre loyaument, sans faulser.

Vous et moy avons maint servant, Que convoitise fort mestrie; Il ne fault pas, ne tant ne quant, Qu'ilz gaîchent nostre compaignie; Peu de nombre fault que manye Noz faiz secrez par bien celer, Tant qu'il soit temps qu'on me publie Vostre loyaument, sans faulser.

Tout mon fait saurez plus avant, Par le porteur en qui me fye ; Il est loyal et bien saichant, Et se garde de janglerie ; Créez le de vostre partie, En ce qu'il vous doit raconter, Et me tenez, je vous en prie, Vostre loyaument, sans faulser.

poésies db chahlbs d*orlban8. iisjl

l'bnvoit.

Dieu me flere d'espidimie, Et ma part es cieulx je renye, Se jamais vous povez trouver Que me faigne, par tromperie, Vostre loyaument, sans faulser.

BALADE

Par les fenestres de mes yeuk, Ou temps passé, quant regardoye, Advis m'estoit, ainsi m'ait Dieux, Que de trop plus belles voye Qu'à présent ne fais; maisj'estoye Ravy en plaisir et lyesse.

Es mains de ma Dame Jeunesse.

Or, maintenant que deviens vieulx,

Quant je lis ou livre de joye.

Les lunectes prens pour le mieulx,

Parquoy la lectre me grossoye,

Et n'y voy ce que je souloye ;

Pas n'avoye ceste foiblesse.

Es mains de ma Dame Jeunesse.

Jeunes gens vous deviendrez tieulx, Se vivez et suivez ma voye ; Car aujourduy n'a soubz les cieulx Qui en aucun temps ne foloye ; Puis fault que raison son compte oye, Du trop despendu en simplesse.

Es mains de ma Dame Jeunesse.

l'envoy.

Dieu en tout, par grâce pourvoye, Et ce qui nicement fourvoyé A son plaisir, en bien radresse Es mains de ma Dame Jeunesse

POàBIBS 01 CHAIU.BS o'ORLéANS.

BALADE

Par les fenestres de mes yeulx, Le chault d*amours souloit passer ; Mais maintenant que deviens vieuix, Pour la chambre de mon penser, En esté freschement garder, Fermées les feray tenir ; Laissant le chault du jour aler Avant que je les face ouvrir.

Aussi en yver le pluvieux , Qui vens et broillars fait lever.

L'air d'amour epidimieux Souvent parmy se vient bouter; Si fault les pertuis estouper, Par où pourroit mon cueur ferir, Le temps verray plus net et cler, Avant que je les face ouvrir.

Désormais en sains et seur lieux, Ordonne mon cueur demourer, Et par Nonchaioir, pour le mieulx, Mon medicin soy gouverner; S' Amour à mes huys vient hurter, Pour vouloir vers mon cueur venir, Seurté lui fauldra me donner, Avant que je les face ouvrir.

l'envoy.

Amours, vous venisles frapper Pieca mon cueur, sans menacer; Or, ay fait mes logis bastir Si fors que n'y pourrez entrer, Avant que je les face ouvrir.

BALADE

Ung jour à mon cueur devisoye.

Qui en secret à moy parloit,

POésiES DE CHAHLBS D'mlÉANS. 1ft3

Et en parlant, lui deinandoye Se point d'espargne fait avoil D'aucuns biens, quant Amour servoil; Il me dist que très vouleatiers La venté m'en compteroit, Mais qu'eust visité ses papiers.

Quant ce m'eut dit, il print sa voye,

Et d'avecques moy se partoit,

Apres entrer je le voye

En ung comptouer qu'il avoit;

Là deçà et delà queroit,

En cherchant plusieurs vieux cayers,

Car le vray monstrer me vouloit,-

Mais qu'eust visité ses papiers.

Ainsi, par ung temps l'atendoye, Tantost devers moy retournoit, Et me monstra, dont j'euz grant joye, Ung livre qu'en sa main tenoit, Ou quel dedens escript portoit Ses faiz, au long et bien entiers, Desquelz informer me feroit, Mais qu'eust visité ses papiers.

Lors demanday se j'y liroye.

Ou se mieulx lire lui plaisoit ; Il dit que trop paine prandroye, Pourtant à lire commancoit.

Et puis gectoit et assommoit Le compte des biens et dangiers ; Tout à ung vy que revendroit Mais qu'eust visité ses papiers.

Lors dy : Jamais je ne cuidoye, Ne nul autre ne le croiroit.

Qu'en amer, où chascun s'employe.

De proffit n'eust plus grant exploit ; Amours ainsi les gens decoit, Plus ne m'aura en telz santiers,

164 POÉSIES DE CHARLES D'oHLÉANS.

Mon cueur bien eifacier pourroil^ Mais qu'eust visité ses papiers.

L*ENVOir.

Amours savoir ne me devroit Mal gré, se blasme ses mestiers, Il verroit mon gaing bien estroit, Mais qu'eust visité ses papiers.

BALADE

En tirant d'Orléans à Blois, L'autre jour par eaue venoye, Si rencontray, par plusieurs foiz, Vaisseaulx, ainsi que je passoye, Qui singloient leur droicte voye, Et aloient legierement, Pour ce qu'eurent, comme veoye, - A plaisir et à gré, le vent.

Mon cueur, penser et moy, nous trois, Les regardasmes à grant joye.

Et dist mon cueur à basse voie :

Voulentiers en ce point feroye.

De Confort la voille tendroye.

Se je cuidoye seurement Avoir, ainsi que je vouldroye, A plaisir et à gré, le vent.

Mais je treuve le plus des mois L'eaue de Fortune si quoye.

Quant ou bateau du monde vois, Que, s'avirons d'Espoir n'avoye, Souvent en chemin demourroye, En trop grant ennui longuement, Pour néant en vain actendroye, A plaisir et à gré, le vent.

l'en\oy.

Les nefz dont cy devant parloye, Montoient, et je descendoye

Contre les vagues de tourment ; Quant il lui plaira, Dieu m'envoye, A plaisir et à gré, le vent.

BALADE

L'autre jour je fis assembler Le plus de conseil que povoye, Et vins, bien au long, raconter Comment defQé me lenoye ; Comme par lectres monstreroye, De merancolie et douleur, Pourquoy conseiller me vouloye Par les trois estas de mon cueur.

Mon advocat prist à parler.

Ainsi qu'anformé je l'avoye; Lors vissiez mes amis pleurer, Quant sceurent le point où j'estoye ; Non pourtant je les confortoye, Qu'à l'aide de nostre Seigneur, Bon remède je trouveroye, Par les trois estas de mon cueur.

Espoir, Confort, Loyal penser.

Que mes chiefs conseillers nommoyo.

Se firent fors, sans point doubter, Se par eulx je me gouvernoye.

De me trouver chemin et voye D'avoir brief secours de doulceur, Avecques l'aide que j'auroye Par les trois estas de mon cueur.

l'bnvoy.

Prince, fortune me guerroyé Souvent à tort, et par rigueur.

Raison veult que je me pourvoye, Par les trois estas de mon cueur.

166 PORSIBS l>B CHARLES n'oHLÉANS.

BALADE

(Orléans.)

Bon régime sauitatis Pro vohis, neuf en mariage, Ne de vouloirs effrenatis, Abusez nimù en mesnage ; Sagdciter menez Touvrage , Ainsi fait komo sapiens, Testibus les phisiciens.

Premièrement, eaveatis De c.u trop k oultraige; Car, se souvent hoc agatis, Conjunx le vouldra par usaige Chalenger, velud heritaige, Jut erit quasi hors du sens, Testibus les phisiciens.

Oultre plus, non faciaiis Ut Philomena ou boucaige ; Se voz amours hàbeatis.

Oui siffle carens de couraige Cantendi, mais monstrez visaige Joyeulx, et silis paciens; Testibus les phisiciens.

l'envoy.

Prince, miscui en potaige Latinum et francois langaige, Docms ioyaulx advisemens, Testibus les phisiciens.

BALADE

Du régime quod dedistis, Cognoscens que très saigement Me, Monseigneur, docuistis, Je vous remercie humblement ;

POLIES DE CHARLES D'ORLEANS. f67

Mais d'aiDsi fôire seurement, J^umquam uxor cancoràabiu Hoc mains desbas gmerabit.

Je ne scay si bien novistis L'infinie peine et tourement, In quibus me posuistis , Se je croy voslre enseignement ; Car tant congnois, s'aucunement Fais du sourt quando temptabit, Hoc mains desbas generabit.

Je voy trop bien que dixinis Ce qu'on dcttt dire bonnement, El qu'aussi me avertisHs De ma santé entièrement ; Mais quant je feray autrement, Le fait d'autres recordabit, Hoc mains desbas generabit,

l'iwvot.

Prince, selon mon sentement, Il faults'acquiterloyaument; Quia qui non laborabit, Hoc mains desbas generabit.

BALADE

(Maistre Pierre Chevalier.)

Tost est deceu, cuider d'homme oultrageux ; Tost est perdu, avoir mal acquesté ; Tost est vaincu, homme peu courageux ; Tost est reprins, qui ikit desloyaulté ; Tost est saoule, apetit dégoûté ; Tost est lassé amy, de plaisir faire; Tost despendu, ce quia chiercousté; Tost est deffait, qui veult autruy deffaire.

Tost est meschant, qui est enclin à jeux ; Tost renversé, qui est trop hault monté ;

168 POésiBS DE CUABLES D'oRL^ANS.

Tost est à fol, son parler dommageux ; Tost voions nous l'orgueilleux surmonté; Tost dit helas, qui se voit tourmenté; Tost ennuyé, ce qu'on ne peut parfaire; Tost octroie, qui en a voulenté ; Tost est deffait, qui veult autruy deffaire.

Tost est passé, ung plaisir soulageux ; Tost est villain de mesdire apresté ; Tost est baillé, ung mal contagieux ; Tost se tarist, jeunesse et beaulté ; Tost est pensif, qui a nécessité ; Tost est paillart, qui le veult contrefaire ; Tost vient Tyver, tost se passe Testé; Tost est deffait qui veult autruy deffaire.

l'envot.

Tart est rendu, argent qui est preste ; Tari vient à bien, homme de mal afaire ; Tart defûé, qui est ja conquesté ; Tost est deffait qui veult autruy deffaire.

BALADE

(Maistre Berthault de Villebresme.)

Tost fut Priam, puissant Roy couronné, Tost fut destruit et toute sa lignée ; Tost fut Saturne à mal habandonné ; Tost fut Echo en aniours refusée ; Tost Leander périt en mer salée ; Tost dévia la noble Rosemonde; Tost fut Dido, d'amours déshéritée; Tost se passe la joye de ce monde.

Tost délaissa Paris, Œnone; Tost fut Biblis en fontaine muée ; Tost defQora Bacchus, Erigone; Tost fut Jason ennuyé de Medée; Tost fut Philis pendue et estranglée ; Tost fînerent Guischart et Sigismonde ;

POéSlBS DE GHAHLE8 o'oRLiANS. 169

Tosl print jadis Atropos, Dyopée ; Tost se passe là joye de ce monde.

Tost fut Saul, Roy des Juifz ordonné, Tost se navra à mort de son espée; .

Tost fut Pheton de fouldre environné ; Tost fut ravie Hélène en Citharée , Tosl en mourut noblesse inestimée ; Tost fut Hero noyée en mer parfonde ; Tost fut l'amour Piramus expirée ; Tost se passe la joye de ce monde.

l'bnvoy.

Tost envahit fortune, Hermionne ; Tost fut Progné convertie en harondo ; Tost fut Ithis en pièces tronsonné; Tost se passe la joye de ce monde.

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