‹ Poésies de Charles d'Orléans (volume 2)Chapitre 21 sur 21 · LE LA\ PITEUX · texte numérisé non relu

LE LA\ PITEUX

Bonne saison, bon temps avoye, Helas! amy, quant vous veoye, Reconfort bon en vous prenoye ; Tant de plaisir et d'autre bien Rejoissoit ma seule joye, A vo vouloir me soubzmectoye, Nul autre bien ne demandoye, Dessoubz les cieulx pour estre mien,

Que vostre amour qui tant amoye, En vous servant me delictoye, Et pourquoy moult seur estoye Que vous m'amiez très loyaument; Et quant jadiz vous requeroye Que vo servant estre vouloye, Mon seul vouloir vous appelloye, Et mon vaillant entièrement.

Vous me dictes si doulcemenl , En moy baisant et accoUant, Amy, amons nous chierement, Baille ton cueur, et prens le mien ; Et je changay joyeusement, Et vous aussi si liement, Et feismes loyal serment Qu'avons tenu, je le scay bien.

Et est vray qu'oncques crestien En amours n'eust autant de bien, Gardant vostre honneur et le mien, Que j'ay eu, et sans avoir blasme,

430 POÉSIES DE CHARLES d'oRLKANS.

Vo doulx acueil, vo doulx maintien, Vostre plaisir, que fust le mien, Car sans cellui, ne m'esloit rien, Je le jure sur Dieu, sur m'ame.

Si vous baillay le mien en garde,

Belle Dame, •

Prenant charge De vous loyaument servir.

Sans reprouche, ne diffame,

Sur mon arme, Sans jamais de vous partir.

Helas ! quant d'elle partoye,

Je pensoye

Quant pourroye Bientost vers elle venir, Nuit et jour je la sonjoye, La veoye parler, a 1er et venir; Tant espris d'elle estoye, Qu'en veillant je l'appelloye.

Puis que bien loing en estoye, A soy cuidoye parler; Mais puis bien après veoye

Que resvoye.

Me prenoye à plourer.

Cest dueil m'estoit à porter , Et bien aise endurer, Car bientost, du retourner Me prenoit très grant talent; En elle si fort penser, Ma joye renouveller Me faisoJt incontinent.

Et quant venir n'y povoye.

Entre deux lui rescripvoye.

Son nom et le mien mectoyo Escript bien estrangement :

Et puis quant je la veoye,

Dieu scet quel chiere j'avoye Recueilly joyeusement.

Puis nous faillu esloingner L'un de Vautre, guermenter,

Car dangier, Plusieurs autres mesdisans Nous firent tant endurer,

Et plourer.

Tourmenter, Oncques puis n'eusmes bon temps Et puis entre autre gent Failloit, en nous esloingnant, A plusieurs autres parler, Avoir autre pensemenl.

Muer la couleur souvent, Sans l'un l'autre regarder.

Helas ! elle s'esbatoit, Et bonne chiere faisoil A tous autres, fors qu'à moy , Dont mon cueur fort souspiroit, Quant elle me regardoit, Je vous jure par ma foy.

. Dont sourdit grant jalousie.

Car elle ne creoit mye Que n'eusse fait, autre amye; Ainsi me sembloitil d'elle, Que s'amour me fust faillie.

Départie,

Et guerpie, M'eust laissié la bonne belle.

Dont ensiues grant querelle ;

Moy et elle, Advint qu'en une chappelle Nous nous trouvasmes tous deux, Et je lui dis : Bonne et belle.

Ne me soiez si cruelle.

Puisque nous sommes tous seulz.

432 POBSIBS DE CHARLES d'ORLÉANS.

Dictes moy vostre vouloir, Ne me vueillez décevoir, Ne mectre à nonchaloir; Car, vers vous, n'ay rien forfait.

Mon amy, vueillez savoir, Vous me feistes trop douloir, Ne savez vous comment il m'est?

Vous m'avez abandonnée

Et laissiée,

Désolée,

Esloingnée ; A qui oseray je dire Ma très dolente pensée

Qui grevée M'a, et trestant mal menée Que je vis en grant martire.

N'est riens qui me puist souffîre.

Tant ay d'ire; Quant les autres vous voy rire, Et grant joye démener, Je ne vueil avoir nul mire

Qui me niire, J'ayme mieux mes jours finer.

Et lors nous nous advisames, Et l'un l'autre pardonnasmes, Car pour obvier mains blasmes, Il nous faillut eslongner; Noz amours renoûvellasmes, Et de nouvel, nous jurasmes De nous loyaument amer.

Cecy nous dura long temps, On dit qu'au bout de sept ans, Revient voulentiers mal ans Ainsi m'est il advenu, Dont je vis piteusement,

En tourment, Las ! je suis pis que perdu.

Helas! très cruelle mort, Tu me fais crier à tort

A la mort,

Que ma mort Bonnement ne l'ose dire

Mon confort , Ma joye et mon déport.

Or me fault passer du port Du royaulme en Tempire De tout plaisir, en tristesse, Mectre mon cueur en destresse

Qui me blesse,

Et ne cesse De destruire ma Jeunesse , Puis que m'as mort ma maistresse.

Dont liesse

Si me blesse,

Helas ! qu'esse

Qui me presse De dire las ! que feray ?

Quediray? où iray?

Si mourray , Ou si de dueil creveray , Carjen'ayque esmay Helas ! et où me mectray Jusques mes jours fineray !

En lieu ne reposeray Jusque là où la verray.

Car pour ce que tant Taymay, Tous les jours souhaiteray La mort qui desja m'aprouche.

Entre deux je ne vouldroye Estre en lieu où eust joye,

Com souloye, Car ma douleur doubleroit.

Veoir ce qu'avoir souloye,

434 POésiRS DE CHAR1.9S O pRLlÉAN»

Helas! car mieulx ameroye M'enfouir o^ que que soit, Disant adieu très douloureux, Adieu, adieu tou^ amoureux, Adieu le plaisir de mes yeulx.

Adieu, sans plus es^re joyeulx.

Adieu le bien de tous les lieux,

Adieu le mien dessoubz les cieux,

Adieu regard très gracieux,

J'en preing congié de cueur piteux ;

Si fmeray ma complainte,

Ma joye sera actainte,

Et de douleur auray mainte.

Grant actainte Dont il me convient languir,

Et sévir , Car j'ay aymé, et sans faint(\ Celle qu'avoye tant cre^inte, Que pour elle vueil mourir.

Sa très bonne renommée, Sa grâce de tous louée, Et de beauté aournée.

Tant amée et prisée.

Désirée De très toute autre gent, La fait estre regreclée, .

Dont ay la mort demi^ndé* , Toute joye oubliée , /; A Dieu son ame command.

Et saichiez certaiiiiemmept Trestous li leal am^nt ,

J'en dis tant , Sans nulle dame blasmer. Que c'estoit la plus plaisant Des belles, et avenant, Com peut des yeulz reg(4rder.

C'est le reconforteraent Que j'ay en mes jours fmant , En priant humblement A Dieu, très dévotement, Qu'en son Paradis briefment.

Son ame puisse trouver.

Sans vous veoir, Près du manoir, Amy de vous, Fine mes jours Cest derrain soir, Veuillez savoir Qu'à ^onchaloir Mis par vous ^ous.

Sans vous, etc.

Mourant espoir Ferez devoir, Souviengne vous Que laîssay tous, Par vous vouloir.

Sans vous, ete

Faulce mort, A grant tort, M'as grevée.

Et ostée Mon déport ; Mon eueur mort , Car trop fort L'as serré.

Faulce, ete.

Près du bor!

Du mal port M'as laissiée Désolée, Sans confort.

Faulce, etc.

43ft POESIES DE CHARLES^ d'origans.

BALADE

Bien puis dire souvent : helas !

Comment m'est il mesavenu !

I^ mort que moqué ne m'a pas ,

La belle bonne m'a tollu ,

Et m^a laissié despourvea

De tous les biens qu'avoir souloye ,

Tout plain d'ennuy , sans point de joye ,

Sy pry à Dieu qu'en son manoir,

L'ame de soy tout droyt envoyé,

Où la puisse briefment veoir.

Helas ! amy, d'un de ses dars Soudainement Mort m'as féru ; De mon meschief, je n'ose pas . Faire semblant, qu'ay receu.

Or, ay je bien trestout perdu , Car seulement quant je pensoye .

De la veoir, m'esjoissoye, Ou près, ou loing, et main, et soir ; ' Or à présent, estre vouldroye Où la puisse briefment veoir.

He ! Dieu d'amour trop pugny m'as.

Sans toy me faire deceu , Quant me souvient qu'entre ses bras Amy tout seul m'ot retenu.

Mon cueur et moy si bien pourveu ; Estre tout sien lui promectoye Très loyaument, et lui disoye :

Vueillez vostre amy recevoir ; Or à présent, estre vouldroye Où la puisse briefment veoir.

EXFtlOIT LE LAY PITEUX.

Estaft oC Miss K . FoY>^

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