AUTRE LECTRB EN COMPLAINTE FAISANT RESPONCE AU OIT PREDBT
Fredet, j'ay receu vostre lectre, Dont vous mercie chierement.
Ou dedens avez voulu mectre Vostre fait bien entièrement ; Fier vous povez seurement En moy, tout, non pas à demy ; Au besoing congnoist on Tamy.
S'Amour tient vostre cueur en serre.
Ne vous esbahissez en rien; Il n'est nulle si forte guerre Qu'au derrain ne s'appaise bien ; Amour le fait, comme je tien.
Pour esprouver mieulx vostre vueil, .
Grantjoye vient après grant dueil.
Se vous dictes : Las ! je ne puis
Une telle doleur porter ;
Je vous respons : Beau Sire, et puis
Vous en voulez vous depporter,
Ouiau Dieu d'amours rapporter?
L'un des deux fault, se m'aist Dieux, voire;
Puisqu'il est trait, il le fault boire.
Guidez vous, par dueil et courroux, Ainsi gangner vostre vouloir?
Nennil, ce ne sont que coups roux Qu'Amours met tout en nonchaloir; De riens ne vous pevent valoir, Et se les couchez en despense, Trop remaint de ce que fol pense.
174 POÉSIES UK CHARLES p'OHLÉANS.
Voulez VOUS rompre votre teste
Contre le mur ? ce n'est pas sens ;
Il faut dancer, qui est en Xeste;
Certes, autre raison n'y sens;
Et pour ce la, je me consens
Que souffrez qu'Amours vous demaine;
Grant bien ne vient jamais sans paine.
Mais de voz doîeurs raconter Faictes bien, ainsi qu'il me semble, Et les assommer et compter Devant Amours ; car il ressemble A Tostellier qui met ensemble, Et tout dedens son papier couché; Pour parler est faicte ja bouche.
De pieca je fuz en ce point, Encore pis, loing d'allegence; Touteffoiz ne vouluz je point, De moy mesmes, faire vengence ; Mais chauldement, par diHgence, Pourchassay et playday mon feit; Peu gangne cellui qui se tait.
Et pour ce que la lectre dit Qu'Amours veult que vers moy tirez, De moy ne serez escondit, S'aucune chose desirez A vostre bien, quant l'escriprez ; Paine mectray, d'entente franche, Que l'ayez de croq ou de hanche.
Combatez, d'estoc et de taille, Vostre dure merencolie, Et reprenez, commant qu'il aille, Espoir, confort et chiere lie ; De ne vous oublier me lie, Autant en ce que puis et doy.
Que se me teniez par le doy.
POBSl£S OS CHARLES DOHLBANS. 175
Or retournons à mon propos, Et ne parlons plus de cecy.
Vray est que je suis en repos D^amours, mais non pas de Soussy ; Et pour ce, je vous vueil aussy De me conseillier travaillier, L'ami doit pour Tautre veillier.
Soussy maintient que c'est raison Qu'il ait sur tous vers moy puissance ; Nonchaloir dit qu'en ma maison, Vault mieulx qu'il ait la gouvernance, Car il ramènera Plaisance, Que Soussy a bannye à tort, Sans resveillier le chat qui dort.
Soussy respond qu'estre ne peut.
Tant qu'on est ou monde vivant, Car Fortune partout s'esmeut, Et est à chascun estrivant. En tous lieux va mal escrivant, Et toutes choses met en doubte; Elle a beaux yeulx et ne voit goûte.
Si ne scay que je doye faire, Ne lequel d'eulx me laissera; Car, veu que tousjours j'ay affaire, Soussy jamais ne cessera.
Mais mon plaisir rabessera, En quelque place que je voyse; Bien est aise, qui est sans noyse.
Quant en nonchaloir je m'esbas.
Et desplaisir vueil débouter.
Jamais ne scay parler si bas Que Soussy ne viengne escouter ; Las ! je le doy tant redoubter.
Car à tort souvent me ravalle ; Mais sans mascher fault que l'avalle.
176 POESIES DE CHARLES b'oRLÉANS.
Je ne scay remède quelconques, Quant ay mis ces choses en poys, Pour tous deux contenter adoncques, Fors les faire servir par moys ; Mandez moy sur ce quelquefoys, Fredet, bon conseil par vostre ame, Foy que devez à vostre Dame.
RESPONCB DE FRBBBT AU DVC d'ORLBANS.
Monseigneur, j'ay de vous receu, Et aussi de mot à mot leu, Une lectre qu'il vous a pieu Moy rescripre, touchant mon fait, Par laquelle j'ay apperceu Le bon vouloir qu'avez eu Vers moy tousjours, qui n'est pas peu , Dont tout mon dueil avez deffait; Et oultre plus comme j'ay veu, Avez voulu que j'aye sceu, De quoy il ne m'a point despieu, Ce qui tant vous griefve, ou refait; Sur quoy, de vous obéir meu, Non pas ainsi comme il est deu.
Mais du tout au mieulx que j'ay peu, Mon conseil tel quel vous ait fait :
Vous plaigniez de la rigueur.
Et aigreur.
Que vous fait, par sa fureur.
Et chaleur, Celluy que nommez Soussy, Qui sans cause et sans couleur,
Et langueur.
Par son ennuyeux labeur
Et maleur, Vous tourmente sans ipercy ; Dont par force de douleur
Vostre cueur
POÉSIES DE CUAtlLBS DORLÉANS. 177
Est noyé par grant langueur,
Tout en pleur, Et souvent devient transy ; Puis racontez, Monseigneur,
Quel douleeur, Nonchaloir, par son bon eur
Et valeur, Se offre vous faire aussi.
De Soussy vous vueil escripre, Cest ung très merveilleux sire,
Et fault dire Que cellui n'a pas couraige
D'omme saige.
Qui veult qu'avec lui demeure, Car il ne sert que de nuyre, Et ne pense, ne désire
Qu'à destruire.
Et fait à chascun dommaige,
Etoultraige;
Ne lui chault qui vive ou meure,
Et fut il seigneur d'empire.
Ou qui que soit, tout fait frire,
Et martire; Tant qu'il est en son servaige,
Avantaige N'a nul, je le vous assure, Mille maulx, tous d'une tire.
Ne lui pevent trop suffire;
Il n'est pire.
Tant fait de tourmenter raige,
Etenraige Qu'à son gré tout ne demeure.
Soussy toult d'estre joyeulx.
Et fait merencolieux Par tous lieux,
Et bien souvent ftirieux, Tous ceulx où il a puissance ; Par lui les biens gracieux Deviennent mal gracieux ;
Jeunes, vieux, Tout fait trouver ennuyeux A qui plaist son accointa nce; Puis, par sa grande savance.
Il avance Autour d-eulx Désespérance Qui, par ses diz ennuyeux, Et ses faiz malicieux
Et crueux, Les met en ceste créance, Que jamais ilz n'auront mieulx ; Lors sont à tel desplaisance, Que plus seroit leur plaisance,
Sans doubtance, Brief mourir qu'estre mais tieulx.
Se les maulx compter vouloye, Et la puissance en avoye.
Que Soussy vous feroît bien ; Mais à quoy Tentreprendroye ? Car certes je ne sauroye D'un an vous dire combien, Et pour ce, à tant je m'en tien ; Et maintenant je revien, Pour faire vostre vouloir, A parler, se j'en scay rien, Du grant aise, du hault bien, Lequel donne Nonchaloir.
Qui à Nonchaloir s'adresse.
Et tout, pour estre sien, lesse
Etdelesse;
En leesse, Sans que jamais mal le blesse»,
FOÉSIES DE CHAULES J>'oRLéAN8. 179
Pourra sa vie passer.
Dueil, courroux, soussy, aspresse,
Et tous cettlx de leur promesse,
Soit tristesse,
Ou destresse,
Ou rudesse, Qui de mains grever ne cesse, Tous les fait avant passer.
Contre lui n'ont hardiesse ; Il les vaint, par sa sagesse.
Et abesse
Leur duresse.
Leur haultesse; Nul ose lui faire presse, N'encontre lui s'amasser, Car il maine joye en lesse, Oui le deffent d'eulx sans cesse ,
Par prouesse;
Or doncqu'essQ?
Est il au monde richesse Qui sceut ung tel bien passer ?
De lui vient plaisante vie
Qui desvie Dueil, soussy, de toute place, De repos aise assouvie.
Sans envie De bien qu'à autruy se fiace, Les autres bonnes efface,
Et defface.
Tout est en joye ravye.
Tout fait a joyeuse face,
Dont la grâce De vous a bien desservye.
Nonchaloir , de sa nature , Lui soit fortune ou non dure, L'un et l'autre tout endure,
180 POÉSIES DB CHAULES D'oHLRANS.
Et prent en gré Tavanture, Car il ne tient d'ame conte ; Joye, dueil, paix ou murmure, Gangner, perdre sans mesure, Soit à tort, ou par droicture, Tout lui est ung, je vous jure; Ne lui chault s'il besse ou monte, Ou se moindre le surmonte, D'un chascun à son gré compte, De quanque lui vient n'a honte.
Soit bien ou mal, rien n'en compte , A tout faire s'avanture.
Autant lui est Roi que Conte, La cause est, comme il raconte, Car à nulluy ne rent compte; Et pour ce, la fin de conte, Tousjours sa vie en paix dure.
Pourquoy, servir je vous conseille De nostre maistre Nonchaloir; Et bannissez, vueille ou non vueille, Soucy, sans plus vous en chaloir ; De lui mieulx ne povez valoir.
Mais soit hors de vostre mémoire; Qui demande conseil doit croire.
Je vous supply qu'il vous suffise,
Et aussi il ne vous desplaise,
D'une question qu'ay cy mise,
D'un mien amy très en malaise;
Dont, Monseigneur mais qu'il vous plaise,
Vostre conseil avoir m'en fault;
L'advis de deux mieulx que d'un vault.
Celluy que dy est si espris D'une tant belle, bonne Dame, Qu'il ne pourroit estre pris Tellement si très fort il ame.
Mais espoir n'a point, sur mon ame,
D'avoir jamais d'elle secours; Pas n'est en paix qui sert amours.
Que autre Dame, se lui semble, Qui n'a point de meilleur vivant, ' Par le bien qu'en elle s'assemble, Le vouldroit bien, pour son servant; Non pourtant il mourroit avant Que son cueur se peust sien clamer; Par force l'en ne peut amer.
Et, pour ce, maintenant demande
Qui lui sera moins chose forte?
Celle amer qu'Amours lui commande,
Où toute s'esperance est morte.
Ou l'autre, combien qu'il rapporte
Qu'amer ne la peut, ne désire.
De deulx maulx on prent le moins pire.
Veez là de mon amy le cas, Auquel fauldroye bien envis ; Mais conseiller ne le puis pas.
Sans en avoir de vous Tadvis ; Fait en soit à vojre devis, Monseigneur, car c'est bien raison , Et à tant fine ma raison.