‹ Poésies de Charles d'OrléansChapitre 14 sur 19 · LA COMPLAINTE DE FRANCE · texte numérisé non relu

LA COMPLAINTE DE FRANCE

France, jadis on te souloit nommer.

En tous pays, le tjresor de noblesse.

Car ung chascun povoit en toy trouver

Bonté, honneur, loyaulté, gentillesse,

Clergie, sens, courtoisie, proesse ;

Tous estrangiers amoient te suir.

Et maintenant voy, dont j'ay desplaisance.

Qu'il te convient maint grief mal soûstenir,

Très crestien, franc royaume de France,

182 POIÉSIES DE CHARLES d'oRL^ANS.

Scez tu dont vient' ton mal, à vray parler?

Congnois tu point pourquoy es en tristesse V Conter le vueil, pour vers toy m'acquicter, Escoutes moy, et tu feras sagesse.

Ton grantourgueil, glotonnie, peresse, Convoitise, sans justice tenir, Et luxure, dont as eu habondance, Ont pourchacié vers Dieu de te punir, Très crestien, franc royaume de France.

Ne te vueilles pourtant désespérer, Car Dieu est piain de mercy, à largesse ; Va t'en vers lui sa grâce demander, Car il fa fôit, de ja pieca, promesse; Mais que faces ton advoCat Humblesse, Que très joyeux sera de toy guérir ; Entièrement metz en lui ta fiance , Pour toy et tous, voulu en croix mourir, Très crestien, franc royaume de France.

Souviengne toy comment voult ordonner Que criasses Montjoye, par liesse, Et, qu'en escu d'azur, deusses porter Trois fleurs de Lis d'or, et pour hardiesse Fermer en toy, t'envoya sa haultesse, L'Auriflamme qui t'a fait seigneurir Tes ennemis ; ne metz en oubliance Telz dons haultains, dont lui pleut t'enrichir, Très crestien, franc royaume de France.

En oultre plus, te voulu envoyer Par un coulomb qui est plain de simplesse, La unction dont dois tes Roys sacrer^ Afin qu'en eulx dignité plus en cresse ; Et, plus qu'à nul, t'a voulu sa riciiesse De reliques et corps sains, départir ; Tout le monde en a lacongnoissance, Soyes certain qu'il ne te veult faillir, Très cresti^i, franc royaume de Ffâncé.

M Cliil1II.KS J>'eRl.éAN8. 1S3

Court de Homme «1 te fait appeller Son bnê^dêUre^ car sourcxit de destvesse L'as mise bùrSf et pour: ce approuver; Les Papes foui te seoir, seul, sans priasse, A leur dextre, se droit jaQiaisne eesSe ; Et pouf ce, dois fort pleurer et gemw, Quant tu diesplaiis h Dieu qui tant t'atanne En tous estaifc, lequel deusses chérir, Très crestien, franc royaume de France.

Quelz champions «ouloit en toy trouver

Crestienté ! Ja ne fault que l'expresse ;

Charlemaine, Rolant et Olivier,

En sont tesmoings, pour ce, je m'en délaisse,

Et saint Loys Roy, qui flst la rudesse

fies Sarrasins souvent anéantir.

En son vivant, par travail et vaillance ;

Ij&& croniques le monstrent, sans mentir,

Très crestien, franc royaume de France.

Pour ce, France, vueilles toy adviser, Et tost reprens de bien vivre l'adresse :

Tbus tes meffaiz metz paine d'amander, lisant chanter et dire mainte messe Pour les âmes de ceulx qui ont l'aspresse De dure mort souffert, pour te servir ; Leurs loyaultez ayes en souvenance, Riens e^rgnié n'ont pour toy garantir, Ires crestien, fhinc royaume de France.

Dieu a les braz ouvers pour t'acoler, Prest d'oublier ta vie pécheresse; Requier pardon, bien te vendra aidier Nostre Dame, la très puissant princesse.

Qui est ton cry, et que tiens pour maistresse ; Les sains aussi te vendront secourir, Desquelz les corps font en toy demourance.

Ne vueilles plus en ton pechié dormir, Très rcestien, franc royaume de Franco.

184 POéSlES DE CHARLES d'oRLÉANS.

Et je, Charles duc d'Orlea.ns, rimer Voulu ces vers, ou temps de ma jeunesse , Devant chacun les vueil bien advouer, Car prisonnier les fis, je le confesse; Priant h Dieu, qu'avant qu'aye vieillesse, Le temps de paix partout puist avenir.

Comme de cueur j'en ay la desirance.

Et que voye tous tes maulx brief finir.

Très crestien, franc royaume de France.

COMPLAINTE

Amour, ne vous vueille desplaire.

Se trop souvent à vous me plains.

Je né puis mon cueur faire taire.

Pour la doleur dont il est plains; Helas ! vueillez penser au meins Aux services qu'il vous a fais, Je vous en pry à jointes mains, Car il en est temps, ou jamais.

Monstrez qu'en avez souvenance.

En lui donnant aucun secours.

Faisant semblant qu'avez plaisance Plus à son bien, qu'à ses douleurs; Ou me dictes, pour Dieu, Amours, Se le lairrez en cest estât, Car d'ainsi demeurer tousjours, Cuidez vous que ce soit esbat?

Nennil, car Dangier qui désire De le mectre du tout à mort.

L'a mis; pour plustost le destruire.

En la prison de Desconfort; Ne jamais ne sera d'accort Qu'il en parte par son vouloir.

Combien que trop, et à grant tort.

Longtemps lui a fait mal avoir.

J^^t pour la très mauvaise vie

Que lui fait souffrir ce villain, Il est encheu en maladie, Car de tout ce qui lui est sain, A le rebours, j'en suy certain ; En ceste dolente prison, Ne scay s'il passera demain, Qu'il ne meure sans guerison.

Car il n'a que poires d'angoisse Au matin, pour se desjeuner, Qui tant le refroisdist et froisse, Qu'il ne peut santé recouvrer ; D'eaue ne lui fault point donner, Il en a de larmes assez ; Tant a de mal, à vray parler.

Que cent en seroient lassez.

Et n'a que le lit de pensée Pour soy reposer et gésir; Mais plaisance s'en est alée, Qui plus ne le povoit souffrir, A paine l'a peu retenir, S'espoir ne feust jusques à cy ; N'a il donc raison, sans mentir ?

S'il fait requeste de mercy.

Il porte le noir de tristesse.

Pour reconfort qu'il a perdu, N'oncques hors des fers de destresse N'est party, pour mal qu'il ait eu ; Touteffoiz vous avez bien sceu Qu'à vous s'estoit du tout donné.

Quelque doleur qu'il ait receu, Et vous l'avez abandonné !

Par m'ame, c'est donner courage A chascun dé voz serviteurs De vous laisser, s'il estoit sage.

Et quérir son party ailleurs ;

t0A POéilBS l>B CttAttLIS l>'ORLBAIiit.

Car taut qu'aurez tel;& gouverneurs.

Comme Dangiear, le desloyal, Vous n'auDoz. que plains et dJameurs , Car il nefist oncquesque-mal,

A Bioa cueur le conseilleroye Qu'il TOUS laissas! ; mais, par ma foy, laeonscaitîriie lui f&ioj% Car tant 4e son TCM^ j'ifwrçq^r^ Quelque doleur ^^ail<n SQy, Qu'il est VQStie par âBVWKt iQOis ; Et, par mx^n sereme^t, Je le «snoy.

Qu'autre maistare n'aju» que .wus.

Or regardez, n'est ce merveille ?

Qu'il vous aime si loyaument, Quant toute doleur nompareille A receu, sans allégement, Et si le porte lyement, Pensant que une foiz mieulx sera ; A vous s'en actent seulement, Ne ja aultrement ne fera.

Si m'a chargié que vous requière, Comme pieca vous a requis, Que vueilliez oir sa prière :

C'est qu'il soit hors de prison mis, Et Dangier et les siens bannis.

Qui jamais ne vouldront son bien; Ou au moins qu'aye saufconduis Qu'ilz ne lui n^ffacent de rien.

Afin qu'il puist oir nouvelle De celle dont il est servait, Et souvent veoir sa beaulté beUe; Car d'autre rien n'est désirant Que la servir, ioiut son vivant.

Comme la plus belle qui soit, A qui Dieu doiat de Mens aulant Que son loyal cueur «n voulcboit.

POéstBS DE. GttAKLBS d'OHLKANS. ItT

COMPLAINTE

Ma seule Dame et ma maitresse , , Où g^st de toQt mon bien Tespoir , Et sans qui, plaisir, ne liesse, Ne me pevent en riens valoir; Pleust à Dieu que peussiez savoir Le mal, Tennuy et le courrons, Qu'à toute heure me fault avoir Pource que je suis loings de vous.

Helas ! or av je souvenance Que je vous vy derrainçment A si très joyeuse plaisance, Qu'il me sembloit certainement Que jamais ennuyeux tourment Ne devoit près de moi venir.

Mais je trouvay bien autrement.

Quant me fallut de vous partir.

Car, quant ce vint au congié prandre, Je ne savoye, pour le mieulx, Auquel me valoit plus entendre, Ou à mon cueur, ou à mes yeulx ; Car je trouvay, ainsi m'aid' Dieux, Mon cueur courroucié si très fort Qu'oncques ne le vy, en nulz lieux, Si eslongné de reconfort.

Et d'autre part, mes yeulx estoient En ung tel vouloir de pleurer Qu'à peine tenir s'en povoient, N'ilz n'osoient riens regarder; Car, par ung seul semblant monstrer En riens d'en estre desplaisans, C'eust esté pour faire parler Les jalous et les mesdisans.

Et de la grant paour que j'avoye

ISS POltSiES OB CHARLES l/ORLltANS.

Que leur dueil si ne feust congneu,

Auquel entendre ne savoye ;

Oncques si esbahy ne fu,

Si dolent, ne si esperdu;

Car, par Dieu, j'eusse mieulx amé,

Avant que l'en Teust apperceu.

N'avoir jamais jour esté né.

Car, se par ma folle manière, J'eusse monstre, ou par semJDlant Venant de voulenté legiere, L'amour dont je vous ayme tant, Par quoy eussiez eu, tant ne quant, De blasme, ne de deshonneur ; Je scay bien que tout mon vivant, Je fusse langui en doleur.

En ce point, et encore pire, Alors de vous je me party, Sans avoir loisir de vous dire Les maulx dont j'estoye party :

Touleffoiz, Belle, je vous dy Qu'il vous pleust de vouloir penser Que je vous avoye servi, Et serviroye sans cesser.

Tant comme dureroit ma vie.

Et, quant de mort seroye pris,

De m'ame seriez servie.

Priant pour vous en Paradis,

S'il en estoit en son devis ;

Et mes biens, mon cueur et mon corps,

Je les vous ay du tout soubzmis ;

Mais ca esté de leurs accors.

Car il n'est nulle que je clame.

Ne qui se puist nommer, de vray, Ma seule souveraine Dame, Fors que vous, à qui me donnay

POESIES DB CHAaLBS D'ORLEANS. IS9

Le premier jour que regarday Vostre belle plaisant beaulté, De qui vray serviteur mourray, En gardant tousjours loyaulté.

Or vueilliez donc avoir pensée, Puisque lors j'avoye tel dueil, Belle très loyaument a mée, Qu'encore plus grant le recueil, Maintenant que, contre mon vueil, Me fault estre de Vous loingtains, Et que veoir ne puis à Tueil Voz belles, blanches, doulces mains,

Et vostre beaulté nompareille, Que veoye si voulentiers, Plaine de doulceur à merveille, Dont tous voz faiz sont si entiers, Qu'ilz ont esté les messaigiers De me toUir, et près, et loing.

Mes vouloirs et mes desiriers ; Ainsi m'aid' Dieu à mon besoing.

Si vous supply, très bonne et belle, Qu'ayez souvenance de moy; Car, à tousjours, vous serez celle Que serviray comme je doy ; Je le vous prometz par ma foy, Dutout à vous me suis donné ; Se Dieu plaist, je feray pourquoy J'en seray très bien guerdonné.

COMPLAINTE

L'autrier en ung lieu mè trouvay, Triste, pensif et doloreux, Tout mon fait, bien au lon^% comptay Au hault Prince des amoureux.

Lequel m'a esté rigoreûx,

i90 90ÉSUSS DE CMAALBS D'oaUÉANS.

Ou temps que mon cueur le servoit ; £t, ainsi qu'il me respondoit, Souvenir, qui Cut au plus près, Ses ditz et les miens escripvoit En la manière cy après :

Helas ! Amours, de vous me ptoins ; Mais les griefz maulx le me font faire.

Dont mott cueur et moy gommes plains, Car trop estes de dur afaûne ; S'un peu me fussiez débonnaire, Espoir, que j'ay du tout perdu, Si me seroit tantost rendu ; Mais pas n'avez tel vostre vueil, Aincois, par vous m'est deffendu Plaisant désir et bel acueil.

AMOURS

Amours respond : A trop grand tort Vous complaignez, et sans raison, Car, envers chascun. Reconfort N'est pas tousjours en sa saison ; Et, si savez qu'en ma maison, Unecoustume se maintient, C'est assavoir que qui se tient Pour serviteur de mon hostel, Mainteffoiz souffrir lui convient ; L'usaige de mes gens est tel.

l'amant.

Certes, Sire, vous dictes vray ; Mais l'ordonnance riens ne vault, Parler en puis, car bien le scay.

Et ay dancié à ce court sault ; Parquoy je congnois le deffault .

De doulx plaisir que Ten y a ; Car, quant mon cueur vous depria Secours, il lui fust escondit,

POLIES pE CHARLES d'ORL^AHS. 19t

Adoncques, de duml regnya Vostre povoir, et s'en partit.

AMOURS

Dea ! beaulx amis , se dit Amours, Celui qui a servir se met, S'il veult avoir tantost secours, Et le guerdon qu'on lui promet, Ou autrement, il se desmet Du service qu'il a empris; De Loyaulté seroit repris, Quand je tendray mon jugement, Et si perdroit tous los et pris.

Sans jamais nul recouvrement.

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