‹ Poésies de Charles d'OrléansChapitre 3 sur 19 · I.B DESSOUBZ 1>B LA RETENUE · texte numérisé non relu

I.B DESSOUBZ 1>B LA RETENUE

Par Cupido et Venus souverains,

A ce presens plusieurs plaisirs mondains.

BALADE

Belle, bonne, nompareille plaisant, Je vous suppii vueilliez me pardonner Se moy qui sui vostre grâce aclendanl, Viens devers vous pour mon fait raconter, Plus longuement je ne le puis c^ler Qu'il ne faille que saichiez ma destresse, Comme celle qui me peut conforter, Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

Se cy à plain vous vois mes maulx disant , Force d'amours me fait ainsi parler ; Car je devins vostre loyal servant.

Le premier jour que je peuz regarder La grant beaulté que vous avez sans per , Qui me feroit avoir toute liesse, Se serviteur vous plaisoit me nommer ; Car je vous liens pour ma seule maistresse.

Que me donnez en octroy don si grant , Je ne l'ose dire, ne demander ; Mais s'il vous plaist que, de cy en avant, En vous servant puisse ma vie user.

Je vous supply que sans me refuser Vueillez souffrir qu'y mecte ma jeunesse, Nul autre bien je ne vueil souhaidier.

Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

BALADE

Vueilliez voz yeulx emprisonner, Et sur moy plus ne les gectez; Car quant vous plaist me regarder, Par Dieu, Belle, vous me tuez ;

POfcSIES IIK CHARLES l>*UKI.RA\S. I.'S

Et en tel point mon cueur mtTloz Que je ne scay que faire doye ; Je suis mort se vous ne m'aidez, Ma seule souveraine joye,

Je ne vous ose demander Que vostre eueur vous me donnez, Mais, se droit me voulez garder Puisque le cueur de moy avez, Le vostre fault que me laissiez ; Car sans cueur vivre ne [>ourroye ; Faictes en , comme vous vouidrez , Ma seule souveraine joye.

Trop hardy suis d'ainsi parler, Mais, pardonner le me devez Et n'en devez autruy blasmer, Que le gent corps que vous portez Qui m'a mis, comme vous veez, Si fort en l'amoureuse voye, Qu'en vostre prison me tenez, Ma seule souveraine joye.

L*ENVOT.

Ma Dame , plus que ne savez , Amour, si très fort me guerroyé.

Qu'à vous me rens, or me prenez, Ma seule souveraine joye.

BALADE

C'est grand péril de regarder Chose dont peut venir la mort.

Combien qu'on ne s'en seet garder Aucunes foiz, soit droit ou tort, Quant plaisance) si est d'accord Avecques ung jeune désir.

Nul ne pourroil son cœur tenir D'envoyer les yeulx on messaige;

16 POÉSIES I>E CHARLES D'oHLÉANS.

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.

Lesquelz yeulx viennent raporter

Ung si très gracieulx raport

Au cueur, quant le veult escouter,

Que s'il a eu d'amer Teffort ,

Encores l'aura il plus fort ;

Et le font du tout retenir

Ou service, sans départir

D'amours, à son très grant dommaige

On le voit souvent avenir,

Aussi bien au fol comme au saige.

Car mains maulx lui fault endurer, Et de soussy passer le port.

Avant qu'il puisse recouvrer L'acointance de Reconfort, Qui plusieurs foiz au besoing dort.

Quant on se veult de lui servir; Et lors il est plus que martir; Car son mal vault trop pis que raige, On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige.

l'enyoy.

Amour, ne prenez desplaisir S'ay dit le mal que fault souffrir, Demeurant en vostre servaige; On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige.

BALADE

Comment se peut ung povre cueur deffondre.

Quand deux beaulx yeulx le viennent assaillir; Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre, Et les yeulx sont bien armez de plaisirs :

* Contre tous deux ne pourroit pié tenir,

POÉSIES DE CHARLES b'OHtéANS. IT

Amour aussi est de leur aliance, Nul ne tendroit contre telle puissance.

Il lui convient ou mourir ou se rendre, Trop grant honte lui seroit de fuir ; Plus baudement les os»t)it actendre , S'il eust pavais dont il se peust couvrir; Mais point n'en a, si lui vault mieux souffrir, Et se mectre tout en leur gouvernance, Nul ne tendroit contre telle puissance.

Qu'il soit ainsi bien me le fist aprendre Ma maistresse, mon souverain désir, Quand il lui pleut ja pieca entreprendre De me vouloir de ses doulx yeulx ferir ; Oncques depuis mon cueur ne peut guérir, Car lors fut il desconfit à oultrance ; Nul ne tendroit contre telle puissance.

BALADE

Espargniez vostre doulx actrait,

Et vostre gracieux parler,

Car Dieu scet les maulx qu'ilz ont fait

A mon povre cueur endurer ;

Puisque ne voulez m'acorder

Ce qui pourroit mes maulx guérir,

Laissiez moy passer ma meschance ,

Sans plus me vouloir assaillir

Par vostre plaisant acointance.

Vers Amours faictes grant forfait, Je rose pour vray advouer; Quant me ferez d'amoureux trait.

Et ne me voulez conforter, Je croy que me voulez tuer.

Pleust à Dieu que poussiez sentir Une foiz la dure grevance

18 POÉSIES DB CIlAHLIiS o'OKLÉANS.

Que m'avez fait longtemps souffrir Par vostre plaisant acointance.

Helas! que vous ay je meffait Par quoy me doyez tourmenter; Quant mon cueur d'amer se retrait , Tantost le venez rappeller; Plaise vous en paix le laissier, Ou lui acorder son désir ; Honte vous est, non pas vaillance , D'un loyal cueur ainsi meurdrir Par vostre plaisant acointance.

BALADE

N'a pas longtemps qu'alay parler A mon cueur tout secrètement , Et lui conseillay de s'oster Hors de l'amoureux pensement; Mais me dist bien fellement :

Ne m'en parlez plus, je vous prie ; J'ameray tousjours, se m'aist Dieux, Car j'ay la plus belle choisie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

Lors dis : Vueilliez me pardonner, Car je vous jure mon serement Que conseil vous cuide donner, A mon povoir, très loyaument ; Voulez vous sans allégement En douleur finer vostre vie ?

Nennil dya, dist il, j'auray mièulx ; Ma Dame m'a fait chiere lie.

Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

Guidez vous scavoir sans doubter Par ung regart tant seulement, Se, dis je, du tout son penser Ou par ung doulx acointement.

Taisiez vous, dist il, vrayoment

FoéSIlS DB CHARLES U'oftLÉA.XS. I!>

Je ne croiray chose qu'on die; Mais la serviray ea tous lieux.

Car de tous biens est enrichie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

BALADE

De jamais n'amer par amours Tay aucune foiz le vouloir, Pour les ennuieusw dolours Qu'il mé finit souvent recevoir.

Mais en la fin, pour dire voir, Quelque mal que doye porter, , Je vous asseure par ma foy.

Que je n'en sauroye garder Mon cueur qui est maistre de moy.

Combien qu'ay eu d'estranges tours.

Mais j'ai tout mis à nonchaloir, Pensant de recouvrer secours De Confort ou d'ung doulx espoir :

Hélas ! se j'eusse le povoir D'aucunement hors m'en bouter.

Par le serement qu'à Amours doy, Jamais n'y lairroye rentrer Mon cueur qui est maistre de moy.

Car je scay bien que par doulcx)urs Amour le scetsi bien avoir, Qu'il vouldroit ainsi tous les jours Demeurer sans ja s'en mouvoir ; Nil ne veult oir ne savoir Le mal qu'il me fait endurer, Plaisance l'a mis en ce ploy, Elle fait mal de le m'oster Mon cueur qui est maistre de moy.

l'en\oy. Il me desplaist d'en tant parler ,, Mais, par le Dieu en qui je croy,

20 POÉSIES DE CIIAHLES D'oniEANS.

Ce fait désir de recouvrer

Mon cueur qui est maistre de moy.

BALADE

Quand je suis couchié en mon lit, Je ne puis en paix reposer ; Car toute la nuit mon cueur lit Ou rommant de plaisant penser, Et me prie de Fescouter; Si ne rose désobéir, Pour dobte de le courroucier.

Ainsi je laisse le dormir.

Ce livre si est tout escript Des faiz de ma Dame sans per ; Souvent mon cueur de joye rit, Quand il les list ou oyt compter ; Car certes tant sont à louer, Qu'il y prent souverain plaisir, Moy mesmes ne m'en puis lasser, Ainsi je laisse le dormir.

Se mes yeux demandent respit Par sommeil qui les vient grever, Il les tense par grant despit.

Et si ne les peut surmonter; 11 ne cesse de souspirer A part soy; j'ay lors, sans mentir, Grant paine de le rapaisier.

Ainsi je laisse le dormir.

l'envoy.

Amour, je ne puis gouverner Mon cueur ; car tant vous veuFt servir Qu'il ne scet jour ne nuit cesser, . Ainsi je laisse le dormir.

POéSIKS DR CHAHLKS l>'uRl.Éi\'S.

BALAOK.

FFesche beaulté très riche de jeunesse, Riant regart trait amoureusement, Plaisant parler gouverné par sagesse, Port femenin en corps bien fait et geni, Haultain maintien démené doulcement.

Acueil humble plain de manière lie, Sans nul dafhgier bonne chiere faisant, Et de chascun pris et los emportant; De ces grans biens est ma Dame garnie.

Tant bien lui siet à la noble Princesse Chanter, dancer et tout esbatement, Qu'on la nomme de ce faire maistresso.

Elle fait tout si gracieusement, Que nul n'y scet trouver amendement :

L'escolle peut tenir de courtoisie, En la voyant aprent qui est saichant.

Et en ses faiz qui va garde prenant, De ces grans biens est ma Dame garnie.

Bonté, Honneur, avecques Gentillesse Tiennent son cueur en leur gouvernement, Et Loyaulté nuit et jour ne la laisse ; Nature mist tout son entendement A la fourmer, et faire proprement; De point en point, c'est la mieux accomphe Qui aujourdui soit ou monde vivant, Je ne dy riens que tous ne vont disant ; De ces grans biens est ma Dame garnie.

Elle semble mieulx que femme Déesse, Si croy que Dieu l'envoya seulement En ce monde, pour monstrer la largesse De ces haults dons qu'il a entièrement En elle mis abandonneement.

Elle n'a per, plus ne scay que je dye , Pour fol me tiens de l'aler devisant,

22 l'OKSIES DE CIIAHI.ES D'oHLÊANS.

Car moy ne nul n'est à ce souffîsant, De ces grans biens est ma Dame garnie.

S'il est aucun qui soit prins de tristesses Voise voir son doulx maintenement, Je me fais fort que le mal qui le blesse Le laissera pour lors soudainement, Et en oubly sera mis plainement ; C'est Paradis que de sa compaignie, A tous complaist, à nul n'est ennuyant, Qui plus la voit plus en est désirant , De ces grans biens est ma Dame garnie.

l'envoy Toutes dames qui oyez cy comment Prise celle que j'ayme loyaument , Ne m'en saichiez maugré, je vous en prie ; Je ne parle pas en Vous desprisant, Mais comme sien je dy en m'acquittant :

De ces grans biens est ma Dame garnie.

BALADE

A ma Dame je ne scay que je dye, Ne par quel bout je doye commencer, Pour vous mander la doloreuse vie Qu'Amour me fait chascun jour endurer; ' Trop mieulx vaulsist me taire que parler.

Car prouffîter ne me pevent mes plains.

Ne je ne puis guerison recouvrer, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.

Quanque je voy me desplaist et ennuyé.

Et n'en ose contenance monstrer, Mais ma bouche fait semblant qu'elle rie, Quant mainteffoiz je sens mon cueur pleurer.

Au fort, martir on me devra nommer, Se Dieu d'amours fait nulz amoureux Saints, Car j'ay des maulx plus que ne scay compter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.

r<iÉsiks DR cii.iRiEs h'uni.Kws. £t

Kt non pourtant humblement vous inercie, Car par escript vous a pieu me donner Ung doulx confort que j'ay à chiere lie Receu de eueur, et do joyeulx penser, Vous suppliant que no vueilliez changier, Car en vous sont tous mes plaisirs mondains Desquelz me fault à présent déporter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.

Loingtain de vous, ma très lielle malslresso, Fors que de cueur que laissié je vous ay, A compaignie de Deuil et de Tristesse, Jusques à tant que reconfort auray D'un doulx plaisir, quant reveoir pourray Vostre gent corps, plaisant et gracieux ; Car lors lairray tous mes maulx ennuyeux Et trouveray, se m'a dit Espérance, Par le pourchas du regard de mes yeulx Autant de bien que j'ay de desplaisance '

Car s'oncques nul sceut que c'est de destressi»,

Je pense bien que j'en ay fait l'essay ;

Si très avant et à telle largesse

Qu'en dueil pareil nulluy de moy ne scay;

Mais ne m'en chault; certes j'endurcray

Au desplaisir des jaloux envieux.

Et me tendray par semblance joyeulx ,

Car quand je suy en greveuse penance,

Hz recoyvent, que mal jour leur doint Dieux,

Autant de bien que j'ay de desplaisance.

Tout prens en gré jeune, gente Princesse, Mais qu'en saichiez tant seulement le vray.

En actendant le gueredon de Liesse Qu'à mon povoir vers vous desserviray ; Car le conseil de Loyaulté feray, Que gardcîray près de moy en tous lieux,

24 POÉSIES DE CHAULES U'UUI.KANS.

Vosti:^ tousjours soye, jeunes ou vieulx, Priant, a Dieu ma seule desirance, Qu'il vous envoit, savoir ne povez mieulx, Autant de bien que j'ay que desplaisance.

BALADE

Puisqu'ainsi est que iQingtain de vous suis, Ma Maistresse, dont Dieu scet s'il m'ennuye, Si chierement vous requier que je puis, Qu'il vous plaise de vostre courtoisie, Quant vous estes seule sans compaignie.

Me souhaidier ung baisier amoureux Venant du cueur et de pensée lie , Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

Quant en mon lit doy reposer de nuis.

Penser m'assault, et Désir me guerrye; Et en pensant mainteffoiz m'est advis Que je vous tiens entre mes bras, m'amye ; Lors accoUe mon oreillier, et crie :

Mercy Amours, faictes moy si eureux.

Qu'avenir puist mon penser en ma vie , Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

Espoir m'a dit et par sa foy promis Qu'il m'aidera, et que ne m'en soussie; Mais tant y met qu'un an me semble dix, Et non pourtant, soit ou sens ou folie, Je m'y actens, et en lui je m'afie Qu'il fera tant que Dangier le crueux N'aura briefment plus sur moy seigneurie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

l'envoy.

A Loyaulté de plus en plus m'alye, Et à Amours humblement je supplie Que de mon fait vueillent estre piteux. En me donnant de mes vouloirs partie.

Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

POKSIKS *E CHARLES DOIILI^.IKS. 25

BALADE

Pourtant se souvent ne vous voy, Pensez vous plus que vostre soye ; Par le serement que je vous doy, Si suis autant que je souloye ; N'il n'est ne plaisance, ne joye, N'autre bien qu'on me puist donner, * Je le vous prometz loyaument, Qui me puist ce vouloir oster Fors que la mort tant seulement.

Vous savez que je vous feis foy ' Pieca de tout ce que j'avoye, Et vous laissay, en lieu de moy, Legaige que plus chier j'amoye; C'estoit mon cueur que j'ordon noyé Pour avecques vous demeurer, A qui je suis entièrement; Nul ne m'en pourroit destourber Fors que la mort tant seulement.

Combien certes que je recoy Tel mal que, se le vous disoye, Vous auriez, comme je croy, Pitié du mal qui me guerroyé; Car de tout dueil suis en la voye, Vous le povez assez penser, Et ay esté si longuement, Que je ne doy riens désirer Fors que la mort tant seulement.

l'entoy.

Belle que tant veoir vouldroye, Je prie à Dieu que brief vous voye; Ou s'il ne le veult accorder, Je lui supply très humblement Que riens ne me vueille donner Fors que la mort tant seulement.

2(» l'01^,SIRS I)E CIIAHIES D*OHM^.A0iS.

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