‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 107 sur 177 · L OISEAU · texte numérisé non relu

L OISEAU

Des richesses du ciel , saintement dispensées , Dieu t'a donné ta part , frère ! Des ailes d'or Que le plomb du chasseur, les rafales glacées , Ne peuvent pas briser, peuplent de tes pensées L'éther où l'ange prie et dort.

L'âme est sœur de l'oiseau ; Dieu lui donna des ailes , Pour qu'elle n'allât pas dans la fange du mal Engloutir ses vertus, s'y souiller avec elles. Pour qu'elle s'en retourne aux voûtes éternelles Avec son voile virginal.

A seize ans, âge heureux, je ne voulais pas croire Qu'cà peine éclos, la mort nous suivît de si près. Le livre de ma vie était sans page noire ; Je vivais d'un amour et d'un songe de gloire , Et les fleurs, à mes yeux, dérobaient les cyprès.

Dans mon esprit naïf la foi s'était gravée. Mon cœur semblait un nid peuplé d'illusions ; Et je n'avais pas vu cette chaste couvée, Pendant de froides nuits, tour à tour enlevée Par le souffle du doute et des déceptions.

Je croyais tout front pur et toute voix sincère. Mes yeux, qui, jusqu'alors, avaient brillé sereins, Ne s'étaient révoltés devant aucun ulcère , Et les maux, ces vautours à l'infernale serre, N'avaient pas fait encor ployer mes faibles reins.

Je sais, à mes dépens, ces vérités cruelles. Et je suis bien vieilli par tant de jours amers! Quand sur la vie, enfant, je hasardai mes ailes, Je partis, espérant, comme les hirondelles, L'aide d'un vent prospère et le calme des mers.

Dans un riche avenir mon âme était bercée. L'espoir et le bonheur me souriaient au bord . . . Mais l'orage a grondé pendant la traversée. Et ceux que je suivais, tombant, l'aile blessée. Au lieu d'un beau rivage ont embrassé la mort.

Et, sur les flots, ma vie est restée isolée. Mon vaisseau, sans boussole et sans étoile aux cieux. Lutte, en se débattant sur la mer désolée. Cherchant toujours la rive, au loin d'ombre voilée. Et toujours repoussé sur le gouffre odieux.

Et c'est pourquoi , mon Dieu ! quand ta bonté m'envoie

Un fils que je devrais accueillir avec joie,

Je ne sais, moi, que rien ne peut plus éblouir,

Si je dois m'aflliger ou bien me réjouir.

Devant un berceau neuf j'ose rêver la tombe;

De mon ciel de bonheur ma félicité tombe ; El je ne sais pom^iuoi ces pensers criminels Etouffent, dans mon sein, les transports paternels.

C'est qu'aussi, chaque jour, mon âme inassouvie Enfonce son scalpel dans les chairs de la vie; Et je sais qu'elle porte une blessure au cœur. Que l'on doit ignorer si l'on tient au bonheur. Je sais que la liqueur qui verse la folie Recèle , dans la coupe , un fond d'amère lie ; Que le calice d'or de la plus pure fleur Est toujours dévoré par l'insecte rongeur; Qu'au fond du lac d'azur veille un reptile immonde; Que la parfaite joie est un songe en ce monde; Que du soleil , la nue obscurcit le flambeau , Et que l'espoir de l'homme aboutit au tombeau .

On revêt, en naissant, la chemise de soufre, Hélas ! et pour savoir ce qu'ici-bas on souffre , Mon œil n'a pas besoin de sonder l'avenir. J'ai, dans mes jours passés, un si noir souvenir, Que devant le soleil , qui verse le courage , Je vois toujours passer ce funèbre nuage! Je crois toujours la voir, livide, les yeux clos, Et l'oreille fermée à nos tristes sanglots. Je respire toujours ces fétides miasmes Qui m'ont empoisonné tous mes enthousiasmes. J'entends toujours heurter les angles du cercueil Sur les murs ébranlés de l'escalier en deuil ; Je vois se lamenter ma sœur, je vois la terre Lourdement s'entasser sin^ le corps de ma mère; Et, sous son toit désert que j'habile aujourd'hui,

Hélas! j'ai bien compris que toute joie a fui ; Qu'une mère est un bien que nul bien ne remplace; Que pas un cœur ne bat sans que la mort le glace , Et que tout ce qui yit est pareil à ces flots Que l'ouragan condamne à d'éternels sanglots! Et c'est pourquoi, mon fils, lorsque ta jeune mère De ton bonheur futur caresse la chimère ; Quand son amour te fait un avenir si beau, Moi, je pense à la mienne endormie au tombeau; Car tes yeux , en s'ouvrant , salùront la lumière Du funèbre flambeau qui veilla son suaire. Les mains qui l'ont bénie à son dernier soupir. Du ventre maternel t'aideront à sortir; Et, lorsque tu naîtras, ange exilé des anges. Des restes d'un linceul on te coudra des langes.

Et tu viendras souffrir, et pleurer, à ton tour. Ta mère, en qui le ciel met déjà tant d'amour! Oh! si tu vis, mon fils, et si tu deviens père. Prédis à tes enfants un destiii plus prospère; Car moi, jeune vieillard qui ne vis que d'amour, Je crois que tout enfant qu'on jette en ce séjour Ressemble aux nouveau-nés qu'en leurs horribles fêtes , Les mères de Carthage, au signal des Suffètes, Précipitaient , l'œil sec , dans la gueule de feu D'un monstre que l'erreur adorait comme un dieu ! Car je doute de tout , tant est vide mon âme , Tant je sens, dans mon cœur, s'éteindre toute flamme. Tant Dieu, dont le décret si soudain nous surprend. Se montre à mes regards impénétrable et grand , Tant mon cœur est sevré des clartés où j'aspire. Et tant , pour m'enlever le droit de le maudire ,

Dieii me révèle en tout son pouvoir triomphant, Qui m'enlève une mère et m'envoie un enfant !

De la bonté de Dieu j'avais trop présumé!

Il vient de me ravir mon enfant bien-aimé.

La mort, pour revenir, n'attend pas qu'on l'oublie.

Et toujours un malheur à cent malheurs se lie.

Hier, l'horrible mort, dont rien ne nous défend, Brisa mon cœur de fils , en m'enlevant ma mère ; Aujourd'hui, par la mort de mon premier enfant. Elle vient déchirer mes entrailles de père.

Ib juillet 1843.

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