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Charles : c'étaient les inspirations du jeune maçon. Elles frappèrent le docteur. Dès ce moment Poney élait lancé : il venait de tomber dans les mains d'un homme de cœur autant que de goût. Ce fut alors que la Bible, que les principaux des grands poètes classiques et quelques-uns d'entre les modernes furent mis tour à tour dans ses mains. Un monde nouveau se révélait à lui.
Quand je vins, à quelque temps de là, dans un de mes voyages au pays, comme dit simplement et cordialement le peuple, des vers me furent montrés : je reconnus le poëte, mais rien n'était à imprimer.
Et dix mois après, à un second voyage, les poésies que voici dans ce recueil. Et pendant le temps que j'ai mis à les publier, bien d'autres encore, qui sont toutes prêtes à faire un second volume ; car la puissance de fécondité est prodigieuse dans cette jeune imagination : le secret, le grand secret à lui apprendre maintenant, c'est celui d'être difficile.
J'ai vu l'époque où toute sa bibliothèque ne se composait encore que de ces deux ou trois débris de volumes à deux sous l'exemplaire, auxquels il doit sa première initiation; et, à côté d'eux, le Magasin Pillorcsquc, fruit des épargnes de l'ouvrier, cartonné religieusement chaque année. Mais aujourd'hui c'est une riche bibliothèque, choisie de main de maître, et qui! peut appeler sa bibliothèque d'honneur. Dans cette petite mansarde, au milieu de la famille prolétaire tout ébahie, arrivent, un soir, des ballots de livres.
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des trésors de poésie et d'instruction, tout ce qu'un poëte du jour pourrait désirer le plus, et, avec eux, une lettre du ministre de l'instruction publique, qui félicite l'ouvrier maçon « de consacrer ses instants de « loisir à composer de beaux vers , et qui lui envoie un « témoignage de l'intérêt que lui a inspiré son talent. » Certes, à part l'émotion que dut produire dans une pauvre et simple famille du peuple, au fond d'un département, à deux cent vingt lieues de Paris, une lettre d'un ministre d'État, venant tout à coup, à l'improviste, comme la Providence, chercher et encourager le fils de l'ouvrier : à part cette vive émotion que les lettres de Poney m'ont dépeinte naïvement ; à part le ministre et tout ce qui tient au pouvoir : il y avait dans le suffrage obtenu par les essais poétiques du jeune ouvrier, de quoi lui donner de l'orgueil littéraire; car ce suffrage était signé, Villemain. — « J'ai cherché, m'écrivait-il, avec autant de finesse d'esprit que de sentiment, à propos de la main qui les lui avait données, j'ai cherché, dans toutes ces richesses ouvertes devant moi, un Coia^s de littérature que j'aurais préféré à bien d'elles : sans doute il est au-dessus de ma portée, car je ne l'y ai pas trouvé. »
Le genre qui domine dans les poésies de Poney est celui de la description, surtout de la description gran-
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diose. Son principal talent est un talent de vive peinture et de puissante imagination. Il voit de grandes scènes maritimes, son esprit les anime, et il nous les peint. ^
Ce genre, isolé, fatiguerait bientôt : décrire, étonner, ce n'est pas émouvoir, captiver. Le poëte, s'il veut qu'on cherche son hvre, qu'on le prenne et qu'on le reprenne encore, doit aller au cœur.
Un autre défaut de ce genre , c'est qu'il entraîne facilement aux éclats sonores mais vides, à l'exagération du verbe ou de la pensée, à l'emploi de ces paroles bruyantes, que Ronsard appelle des paroles piaffées, probablement parce qu'elles retentissent et jettent de la poussière, comme le sabot du cheval qui piaffe dans l'arène.
Voilà les écueils que je signale à mon jeune poëte. Si quelquefois il les a touchés de près, le plus souvent il a su les laisser à distance, il a su être grand par la pensée sans cesser d'être simple par l'expression : témoin, entre autres, cette marine où les flots s'adressent en chœur au rocher qu'ils minent depuis des siècles.
Parfois, au milieu des descriptions les plus élevées, il a heureusement jeté de ces traits venus du cœur, de ces traits naïfs ou gracieux, qui montrent que les couleurs pures et naturelles ne manquent pas à sa palette.
Ainsi, on aime à voir, au milieu des strophes dithyrambiques à M. Arago, cette scène d'intérieur de
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famille, et cette mère demandant naïvement, en son transport de joie :
« C'est donc beaucoup, un députe! »
Ainsi, au milieu des souvenirs de grande gloire et des derniers moments de détresse du vaisseau en démolition, on aime quand, tout à coup, arrive au poëte la pensée de son père, de son père qui pleure de ta chute, ô colosse ! parce que,
(( souvent, pauvre mousse,
« Sur un fragile pont, il a gratté la mousse « Attachée à tes flancs. »
Je citerai encore la pièce du grand chêne, dans laquelle il marie si poétiquement, d'une strophe à l'autre, ses élans d'admiration pour l'arbre géant et d'amour pour la jeune fdle ; et la marine du rocher et de la yole, qui, depuis le commencement jusqu'à la fin, offre une fraîcheur d'imagination gracieuse.
D'autres fois c'est la pensée morale, c'est la méditation rêveuse qui viennent relever la description poétique : soit que dans le fond de mer qu'il cherche à pénétrer, il aperçoive l'image du fond du cœur humain ; soit que dans une barque abandonnée sur le sable par le reflux de la mer, il voie le soir de l'homme, que le flot d'or des illusions a délaissé, et qui reste à sec sur la grève des réalités; ou bien encore, soit que monté sur les toits, à l'aspect des flots de fumée de toutes couleurs qui s'élèvent ensemble et se cou-
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loiident dans le ciel, il se mette à rêver aux haines qui divisent les cœurs des citoyens.
Le sentiment religieux est vivement et profondément accentué dans les œuvres de Poney. Ce jeune homme a compris par l'àme, et sincèrement, qu'il n'y a pas déplus belle poésie que la religion. Son lever et son couchant du soleil, ses pensées de nuit, sa promenade poétique sur le quai de Toulon, sa harpe du rivage, sont vivifiés par ce sentiment. Il y puise une belle inspiration lorsqu'une vague, après avoir longtemps porté et promené en ses flancs, dans l'étendue des mers, un Christ, le dépose doucement sur le rivage, et que le poëte lui demande d'où lui vient ce saint et mystérieux fardeau.
Ce que j'aime en lui par-dessus tout, c'est la pure et simple, mais invariable moralité de sa vie comme de ses vers. On dirait qu'il a conçu par intuition cette haute et suprême destinée de la poésie, qui est de pousser l'homme toujours et en tout vers l'amour du beau et du bien. Dans tous ses vers d'intérieur, que je pourrais nommer des chants d'atelier ou de chantier, qu'il adresse aux ouvriers ses camarades, et qui courent dans toutes les bouches, il n'en est pas un qui ne respire une bonne et franche direction morale. Il sent l'influence du poëte sur ces masses qui lui sont dévouées, et, tout jeune qu'il soit , il l'utilise pour le bien. Dans ceux que lui inspire un sentiment plus passionné, dont l'entraînement, à son âge et sous le