SUR L'EXPANSION
Peut ouvrir ta bouche muette ;
Qui de nos deux cœurs n'en fait qu'un;
Qui l'un à l'autre nous révèle ,
Qui vivifie et renouveDe
L'homme brisé qu'il rajeunit;
C'est le vent qui pousse notre aile
Vers toute âme qui nous appelle ,
C'est elle enfin qui nous unit.
Epanche tout ton cœur. C'est Dieu qui te l'ordonne. De son suprême arrêt tu ne peux triompher.
La coupe pleine qu'il te donne
En débordant peut t'étouffer.
Car l'expansion c'est la vie.
C'est comme un festin éternel, Oii la sainte amitié convie Ton cœur aimant et fraternel .
C'est le creuset où le poëte, En tous lieux, à toute heure, jette Ses sentiments les plus sacrés , Afin que leur impure écume Au brasier divin se consume Et qu'ils en sortent épurés.
L'expansion c'est l'étincelle Qui fait éclater tour à tour Tout ce que notre cœur recèle De doute amer, d'ardent amour.
C'est la chaire oii chacun peut dire Tout ce qu'il regrette ou désire , Sans craindre les rires moqueurs.
r,44 LE CHANTIER.
C'est la sublime eucharistie Où le ciel, à la même hostie, Fait communier tous les cœurs!
Epanche donc, poëte, épanche donc au monde Tes douleurs du passé, tes songes d'avenir,
Tout ce qui t'embrase ou t'inonde
Et qu'en vain tu veux contenir.
Souviens-toi de ces nuits sereines, De ces heureuses nuits d'été , Oii notre esprit brisait les rênes Dont l'étreint la réalité; De ces nuits où , du flanc des nues , Descendaient ces voix inconnues Que nous écoutions à genoux :
Nuits si splendides el si belles Que nos tristesses immortelles Oubliaient de pleurer en nous !
L'été nous les ramène encore Ces fraîches nuits d'illusions Qui, du crépuscule à l'aurore.
Ecoutent nos expansions; Où ton œil descend et pénètre Dans les profondeurs de notre être; Où , semblable au jeune Daniel , Le front inspiré , tu m'expliques Tous ces signes cabalistiques Que les étoiles font au ciel.
Épanche sur nos fronts tout ce que tes doigts d'ange
SUR L'EXPANSION. ô*r
D'accords tombés des cieux recueillent ici-bas, Et nous te rendrons en échange Notre force que tu n'as pas.
Le soleil épanche à nos terres Des flots d'amoureuses ardeurs, La lune épanche ses mystères , Ses mélancoliques splendeurs; La montagne , ses eaux profondes , L'ouragan, ses lueurs fécondes, Le printemps , sa sève et ses fleurs , L'été, ses fruits d'or et sa flamme.
Epanche donc toute ton âme , Tous tes sourires, tous tes pleurs.
N'imite pas cette démence
De nos vains sages d'aujourd'hui ,
Qui , s'enterrant dans leur silence ,
Ferment leur vie à l'œil d'autrui .
Gaie ou triste , foUe ou sensée ,
Réchauffe toujours ta pensée
Au soleil de notre amitié :
L'expansion double la joie
Et des maux que Dieu nous envoie ,
Allège le faix de moitié.
Epanche au sein de tous ton âme inassouvie , Et dans l'amour de tous tu trouveras la foi;
Epanche en Dieu toute la vie
Que Dieu lui-même épanche en toi!