COUCHANT DE SOLEIL
SIK LES TOMBES DE LA MITIDJEAH.
Le roi du jour s'abîme aux limites du ciel. A ses rayons mourants , l'Atlas et le Sahel
Embrasent leurs cent belvédères.
La plaine avec les cieux à l'horizon se fond , Et l'Arabe attardé dans le chemin profond
Presse le pas des di-omadaires.
Las de l'éclat du jour que son front a subi , Le pasteur des tribus regagne sa gourbi
r,:i8 LE CHANTIER.
Pour y dormir jusqu'à l'aurore; Et la terre, parée ainsi qu'un reposoir, S'enivre avec bonheur de la fraîcheur du soir
Qu'elle aspire par chaque pore.
Le palmier, secouant ses fruits de miel et d'or, Incline mollement sa branche oii l'oiseau dort
Sous la brise qui le caresse ; Et le vent du désert promène sur les camps Des nuages de flamme , aériens volcans ,
Chargés d'amour et de paresse.
Tout sourit et tout aime à cette heure où le jour Nous jette un long adieu, gage de son retour :
L'oiseau chante dans la broussaille , L'étoile luit au ciel, le travailleur s'endort , Et la Création, prise d'un saint transport.
Jusqu'en ses profondeurs tressaille.
Et dans la Mitidjeah , le jour qui va finir,
De tous nos frères, morts pour fonder l'avenir,
Dore les lombes bien-aimées ; Et tandis que la nuit étend son voile épais , Des paroles d'amour, de pardon et de paix.
Sortent de leurs lèvres fermées.
Autour de ces tombeaux, mille sauvages Heurs Qu'arrosèrent longtemps et leur sang et nos pleurs .
Rayonnent d'étranges prestiges.
11 semble qu'au milieu de ces champs désolés , L'espérance et la vie , en rayons étoiles
S'épanouissent sur leurs liges.
COUCHANT DE SOLEIL. :>o9
La nature amoureuse épanche dans les airs , Pour guérir les fléaux qu'exhalent les déserts,
La sève au sein de Dieu ravie.
Il semble que , pour mieux braver leurs assassins , Du fond de leurs tombeaux , tous ces cadavres saints
Pour la mort leur rendent la vie.
Ainsi par le parfum de ces royales fleurs ,
Par leurs sucs bienfaisants , où souvent nos douleurs
Puisent de souverains dictâmes, Dieu, le seul dieu de tous, sous ces yeux éclatants, Entre les fils du Christ et les Mahométans ,
Accomplit un échange d'âmes.
Colons morts en creusant le sillon nourricier, Héros que mutila le yatagan d'acier, Cadavres glorieux qui dormez dans ces plaines Chaudes des feux du jour et du sang de vos veines, Ombres de nos amis , sortez de vos tombeaux ! Venez voir, aux clartés des célestes flambeaux , S'élever dans la plaine où la sève fermente , L'œuvre de l'avenir que votre sang cimente.
Regardez Bouffarick , cette ville au berceau ! Trois mille peupliers disposés en faisceau , Aux mortelles chaleurs que l'Algérie endure. Opposent un rempart d'ombrage et de verdure. Les ruisseaux abondants qui descendent des monts
Arrosent à ses pieds les fleurs que nous aimons , Et pour ses habitants ont commencé de naître Des jours trop mérités de calme et de bien-être.
Voyez Blidah , plus loin ! Elle nous coule , hélas ! Plus d'hommes qu'il n'a lui de printemps sur l'Atlas; Mais déjà nos moissons couvrent ses flancs arides; Elle a vu refleurir ses vertes Hespérides; De splendides maisons que Paris envîrait Remplacent dans son sein l'antique minaret; Leurs murs , que baptisa la sueur prolétaire , Sont bien enracinés dans les flancs de la terre Et peuvent défier les bonds sourds et fréquents Qu'impriment à ce sol d'invisibles volcans.
Revenez explorer la plaine autrefois nue.
Ici , c'est un clocher qui dentelé la nue ;
Là-bas , c'est un hameau que révèlent au loin
Les cris des blonds enfants , la saine odeur du foin ;
Ce sont des grands chemins où les locomotives ,
Pour la prospérité des cités inactives ,
De la mer à l'Atlas voleront dans vingt ans;
Puis, enfin, sous les fleurs, étoiles du printemps,
Ce sont les blancs tombeaux dont la nuit vous renferme
Et que nous vénérons, car l'avenir y germe;
Car le sang qu'en ces lieux vous avez répandu ,
Sans fruit pour vos enfants ne peut être perdu ;
Car le peuple , touché de votre beau martyre ,
Cède au cri de ce sang qui près de vous l'attire.
COUCHANT DE SOLEIL. ".Gl
Oh ! qu'il vienne , le peuple , et que ses bras brunis
Imposent la culture aux marais assainis.
Pour les travaux géants ses forces sont nubiles.
Ces ondes dont les flots croupissent immobiles ,
En sillonnant ce sol altéré par l'été ,
Y porteront la vie et la fécondité.
Qu'il vienne , Dieu le veut ! Dans cette plaine vierge ,
Aucun fruit n'a mûri. La sève la submerge.
Tout dit qu'elle est féconde et que ses premiers blés
Par six mille ans de sève y seront centuplés.
Qu'il vienne, et qu'abjurant des craintes puériles,
Il ose retremper dans les veines viriles
De ce peuple indompté que l'Afrique a nourri ,
Son sang par la misère et le froid appauvri.
Et l'on verra jaillir de l'hymen des deux races
Des générations robustes et vivaces
Qui, premiers rejetons de la grande unité,
Resplendiront de foi, de force et de beauté.
Oh! que les parias qui n'ont point de patrie; Que tous les malheureux dont la vie est flétrie Par le manque de pain , de travail et d'amour ; Que tous ceux dont l'essor est brisé sans retour ; Que ceux dont nous avons méconnu le génie Et qui portent au front leur tristesse inflnie , Qu'ils viennent ici tous , et le divin concours De leurs efforts unis complétera leurs joins.
L'ouvrier trouvera du travail sans mesure,
Le poëte un beau ciel que Dieu toujours azuré ;
Le pauvre paria fondera de sa main
Le nouveau sol natal d'où nul pouvoir humain
Ne pourra l'exiler dans les temps qui vont luire ;
Et ceux que le Seigneur appelle à reconstruire
Notre société que l'on étaye en vain,
Y développeront leurs ressources sans fin.
La voix de l'avenir, dans ces vastes domaines , Appelle le trop plein des familles humaines. Lacunes du désert, ceux qui vous peupleront D'espace et de soleil jamais ne manqueront ! Car depuis quatorze ans , par nos efforts célèbres , De ce monde inconnu nous chassons les ténèbres ; Car à ses froids hivers comme à ses chauds étés. Nos frères , sans souffrir, se sont acclimatés ; Car de belles cités , fruits de travaux prospères , Ont de la Barbarie effacé les repaires , Et des derniers combats le succès solennel Nous prouve que ce sol est pour nous éternel.
Ces biens inattendus dont le ciel nous inonde, Ombres de nos amis, votre sang les féconde. La France est reine ici : les vaillantes tribus Déposent dans ses mains leurs armes, leurs tributs. Vous voulez, n'est-ce pas, que leur haine se brise Et qu'avec ces tribus la France fraternise? Vous voulez que la paix , dans le même sentier, Réunisse aujourd'hui le genre humain entier? Regardez, aux lueurs des premières étoiles, A rhori/on des mers poindre ces blanches voiles!