‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 163 sur 177 · PORTRAIT D ANGLAISE · texte numérisé non relu

PORTRAIT D ANGLAISE

« Fui nos bords où le cœur vit si bien et si vite , « Où je l'adorais à genoux!

« Que fait-elle aujourd'hui sur ce sol blanc de neige a Que du poids des frimas aucun soleil n'allège? K Sans doute elle est en proie à des regrets amers; (.(. Elle abhorre ce ciel de froid et de souffrance, ce Et son âme frileuse appelle encor Florence « Et la villa sous les pins verts. «

Nous sentîmes alors des larmes fraternelles Voiler en même temps l'éclat de nos prunelles , Et nos cœurs, échangeant de tacites aveux, Devant le roi du jour qui brunit la Provence, Devant la grande mer où Marseille s'avance , Formèrent ensemble ces vœux :

c( Dieu que nous invoquons dans cette humble retraite , Veille sur l'ange aimé que notre amour regrette ! Garde de tout malheur son enfant adoré. Qu'en elle son époux se concentre et s'isole, Et qu'aucun de leurs jours, ô mon Dieu! ne s'envole Sans qu'un bonheur ne Fait doré ! »

EN rUOVEXCE.

Dans les vallons sans fleurs les torrents débordaient, Et leur fracas tordait les arbres de Laverne , Comme, au choc infernal des ondes de l'Arverne, Dans l'enfer virgilicn les damnes se tordaient. Le chêne herculéen et le pin centenaire Penchaient, l'un ses bras nus, l'autre ses rameaux verts Sur la chartreuse antique, où le vent des hivers S'engoulfrait, sourd comme un tonnerre.

Et raille voix pleuraient dans le cloître détruit; Et tous ces blancs tombeaux couverts de noirs décombres , Où des lois de la morl le poëtc s'instruit , Avec le soir se [)euplaient d'ombres.

Et les voix demandaient quels étaient ces débris , Ces colonnes roulant lein^s fronts tressés d'acanthes Sous les vastes arceaux, ainsi que les bacchantes Ivres des vins romains roulaient sous les lambris ; Pourquoi le souterrain , aux arches colossales , Nouvel Herculanum , dormait enseveli Sous ces herbes sans nom que fait croître l'oubli Sur les mosaïques des salles?

Et les vents répondaient aux nocturnes esprits : « Les révolutions, au souffle incendiaire, Sapant ces monuments, où vos noms sont inscrits. N'en ont laissé que la poussière. )>

Et les voix demandaient quels étaient les trésors Qu'étaient venus chercher les cupides Vandales Dont la main sacrilège avait brisé les dalles Qui protègent la cendre et le sommeil des morts ; Quelle était leur pensée en violant l'asile Oii l'image du Christ , crucifié pour tous , A chaque heure , voyait tomber à ses genoux L'âme qui du monde s'exile?

Et les champs répondaient : « Quand la voix du tocsin Proclama le serf libre, il vint, fort et sublime. Vous redemander l'or qu'aux sueurs de son sein Avait longtemps ravi la dîme. »

Et les voix demandaient aux pins mélodieux Quelle main les planta dans ces jardins antiques, Où l'austère chartreux, dans ses sombres "cantiques, Aux splendeurs de ce monde exhalait ses adieux j

Pourquoi leurs rameaux verts , candélal)res superbes , Remplaçaient, par l'éclat qu'ils empruntent au ciel, L'éclat de ces flambeaux qu'on voyait sur l'autel S'épanouir comme des gerbes?

Et les bois répondaient : « L'air que souffle le ciel Laissa tomber ici nos semences. Nous sommes Et les flambeaux vivants et le temple éternel Où peuvent s'asseoir tous les hommes. »

Et les voix demandaient aux deux golfes voisins Pourquoi leur flot puissant, qui chante au pied des roches , Assombrissait sa voix, murmurait des reproches En montant vers ces murs mystérieux et saints; Pourquoi , lorsque le soir les enveloppait d'ombres , Les vagues, aux flancs d'or, s'en venaient tour à tour Remplir de chants de joie et de parfums d'amour Ces muets et tristes décombres?

Et la mer répondait : « Que les ouragans sourds Flagellent mes flots bleus, que les calmes les domptent, Moi, la fille de Dieu, je l'encense toujours.

Toujours vers lui mes cent voix montent! »

Et les voix demandaient à ces sauvages fleurs Qui croissent par milliers dans les fontes des tombes. Au lierre qui, la nuit, abrite les colombes Et revêt les vieux murs de ses fraîches couleurs , Pourquoi, depuis cent ans, aux ruines fidèles, Ils vivent dans des lieux à la mort consacrés, l']t s'élèvent du sol, l)lanc d'ossements sacrés, Jnsqnt^s aux loils, noirs (riiirondelles?

Et les fleurs répondaient : « La tombe est un berceau. Voyez la fleur qui meurt de mille fleurs suivie ! Cette fécondité n'est-elle pas le sceau De l'éternité de la vie? »

Et les voix demandaient à nos cieux assombris Pourquoi ces monuments que la foi leur élève Tombaient sous le marteau, leurs prêtres sous le glaive, Pourquoi le vent des monts balayait leurs débris; Elles leur demandaient pourquoi la croix divine Avait servi de sceptre à de profanes mains , Et se rouillait, mêlée aux ossements humains, Dans les flancs noirs de la colline.

Et le ciel répondait : « Tout homme a reconnu Qu'il est prêtre du Christ en prêchant son exemple, Que mon plus noble autel est le mont au front nu, Et que le monde est mon seul temple. »

Et, tandis que ces murs, jadis tout crépis d'or. S'écroulaient sur les monts et jonchaient les ravines De tronçons de colonne et d'images divines. Les voix , en expirant , demandèrent encor Ce qu'allaient devenir ces vierges qu'on mutile , Ces beaux autels de marbre oia l'artiste a gravé Tout ce qu'ivre de Dieu, son génie a rêvé, Ces tombes où dort le reptile.

Et tout leur répondit : « Ces murs disparaîtront; La volonté d'un siècle est toujours obéie; Et des autels plus purs bientôt s'élèveront Sur les cendres de l'abbaye. »

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