SUR PONCY. IX
la philosophie, quand viennent les sciences, exactes ou inexactes, dont elle est grosse et qu'elle enfante les unes après les autres, la poésie se transforme et s'attiédit. Elle fait comme la croûte du globe : elle perd graduellement sa chaleur. C'est précisément en l'absence du raisonnement, qu'elle naît sublime dès son début; et la poétique, la critique, l'art colligéen principes, qui viennent ensuite, ne peuvent plus atteindre à ce premier essor. « A certaine mesure basse, dit Montaigne, on la peut juger par les préceptes et par art; mais la bonne, la suprême, la divine est au-dessus des règles et de la raison. »
Qu'arrivera-t-il donc de nous, société de raisonneurs et de spéculateurs? Tandis que la réflexion, la controverse, la logique froide et sévère, tuant la naïveté, les croyances, les élans passionnés, tariront dans l'esprit ces sources de poésie, un autre phénomène social en viendra dessécher jusqu'au moindre filet dans le cœur. Le confortable nous saisira et nous sensualisera de tout côté. Nous dirons avec le mathématicien : Qu'est-ce que cela prouve? et avec le spéculateur : Qu'est-ce que cela rapporte ?
A part les âmes d'élite, les individualités, qui, dans tous les rangs, échappent à ces influences pétrifiantes et gardent toujours de leur chaleur vitale, où sont les masses sociales chez lesquelles se maintiennent le plus les conditions des âges poétiques? Où est, pour ainsi dire, le réservoir, la source profonde et intarissable de la poésie?