CARÉNAGE D'UN BRICK MARCHAND
Prêt à subir le carénage, Te voilà, pauvre brick! penché sur le rivage.
L'océan submerge ton pont : Ta proue a tant de fois ridé son vaste front.
Qu'il déchaîne sur toi sa rage ,
Comme pour venger son affront
On glisse un radeau sous ta quille.
Une frange de mousse à ta carène brille ;
Aux bouts de ces rideaux tremblants Les coquillages verts pendent comme des glands.
Mais soudain la flamme pétille
Et lèche tes immenses flancs.
Sur tes bordages elle roule ; Et la poix entlammée en pluie ardente coule.
A voir, mouvant et replié , Ton panache de feu dans l'air multiplié,
Et l'affluence de la foule,
On te croirait incendié.
Déjà la flamme diminue.
EUe ne courbe plus siu^ ta carcasse nue
Sa crinière de vermillon.
Sa fumée, en courant, trace son noir sillon;
Et sur la robe de la nue
Lance son dernier tourbillon.
On garnit les échafaudages Du mets dont Robinson régala les sauvages :
Les calfats puisent au chaudron Un liquide plus noir cpic l'eau de l'Achcron,
Et dans les joints de tes bordages
Font pleuvoir des flots de goudron.
De tes liens te voilà libre !
D'une poulaine d'or on couronne ta guibre.
D'habiles peintres , sur ton corps , D'un navire de guerre imitent les sabords.
Et de les lils le chant qui vibre.
Apprend que tu vas fuir nos bords.
Déjà deux fois, à leur oreille Le porte-voix bruyant a dit : a Qu'on appareille! »
Ta voile, (jne gonllent les airs, Se penche avec orgueil sur le manteau des mers;