DÉLIRE
Oh ! quels bras m'ont ainsi cloué sur cette rive Où tout est desséché par le brillant siroc , Où la vague, sans force et sans colère, arrive? D'où vient que mon destin de plus en plus s'y rive , Comme les racines d'un roc? •
Oh ! qui m'emportera vers ces affreux rivages Où le tranchant éclair, ainsi qu'un yatagan, Fait voler dans les airs le front des rocs sauvages ; Où, pareil au démon qui préside aux ravages, Tournoie et rugit l'ouragan?
L'orage furieux qui sur les lames rampe ,
DÉLIRE. m
Qui pour fendre les cieux, s'il peut les rencontrer, Escalade des monts la formidable rampe , Voudra-t-il me prêter sa grande aile qu'il trempe Dans les flots qu'il vient d'éventrer?
Le vent , coursier des flots , qui par milliers les groupe , Ne peut-il m'enlever dans les hauteurs des airs? Pourquoi , seul dans ces flots et penché sur leur croupe , Ne puis-je traverser leur écumante troupe Comme Mazeppa les déserts?
Pourquoi ne puis-je pas , sous le beau ciel d'Espagne , Sous celui de Venise éclatant et vermeil , Dévorer les baisers d'une brune compagne , Dont le jaloux amour, comme un astre, accompagne Les doux rêves et le sommeil?
Oh! l'ennui s'est saisi de mon âme; il la mine. Je veux voir Pompéi , fouiller Herculanum ; Et ces mers dont les flancs recèlent , vaste mine , Les Français d' Aboukir, les Grecs de Salamine , Et les deux flottes d' Actium !
Comme un vaisseau , que meut une ardente machine , Franchit les flots , je veux franchir, dans mon élan , La muraille Médique et celle de la Chine , Voler de Soukarew, qu'embrasa Rostopchine , Jusqu'au détroit de Magellan !
Je veux interroger ces fleuves de la Grèce
Roulant des souvenirs de l'Olympe à l'OEta,
Voir ce qui croule et meurt, ce ([ui vit et progresse;
Et promener lon|jjtcnips ma pieuse allégresse De Sainte- Hélène au Golgotha!
Océans ! n'est-ce pas votre voix qui déplore Mon sort et mes douleurs? Flots, je suis à genoux; Emportez loin, bien loin, l'enfant qui vous implore! Souvent vous m'avez dit, sur ces bords que j'explore : « Quitte tes rocs , viens avec nous ! »
Partons ! que les autans nous chassent sur les ondes , Et que, sur vos fronts blancs penchant mon front bruni, J'entende tous ces cris, toutes ces voix profondes. Epouvantable écho du bruit que font les mondes En gravitant dans l'infini!