‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 85 sur 177 · PRELUDE · texte numérisé non relu

PRELUDE

Pourquoi donc vous fuyais-je? ô mes vagues chéries! Laissez-moi secouer mes lourdes rêveries, Laissez-moi vous aimer et m'inspirer de vous! Je reviens au soleil , aux genêts , au rivage Où vos chants ont bercé mon enfance sauvage , Oîi vos lèvres d'azur écument de courroux.

Je chasse devant moi le sable de vos grèves. Je reconnais ces rocs, aigus comme des glaives! Si jamais le destin loin de vous m'a])pelait. Berceau des souvenirs de mon adolescence, J'invoquerais encor votre rude éloquence, Et votre chant du soir, quand le ciel s'étoilait !

Minez ces rocs! chantez, mes vagues bien-aimées ! Laissez-moi savourer ces brises embaumées. A moi la grande mer ! A moi cet horizon , Où mon âme de feu cent fois s'est élancée Prompte comme l'éclair ou comme la pensée ; Oii je voyais surgir votre blanche toison !

A moi le beau tableau de la plage marine ,

Où je sentais mon cœur grandir dans ma poitrine ,

Où , de Dieu , l'océan me traduisait l'appel !

A moi notre ciel pur, nos étoiles si belles !

Des maritimes rocs à moi les fronts rebelles

Que déchire l'éclair comme un brûlant scalpel !

Mais je vois des pêcheurs qui regagnent leurs huttes. Le goéland décrit d'inégales volutes En fuyant dans les airs. C'est le soir. Tout s'endort. Les flots chantent en chœur; et leur murmure est vague Comme le bruit des bois qu'un vent d'automne élague ; Ils s'adressent ensemble au noir rocher du bord :

Majestueuse masse, aux flancs nus, au front large, Combien as-tu bravé de ces noirs ouragans Dont les clameurs pour nous semblent sonner la charge , Et dont le vent nous range en longs escadrons blancs?

Salut, ô noire roi! Quand durant la tempête La mer mugit, et s'enfle, et le ciel se brunit,

D'un bond rapide et sur nous volons sur la têle, Et nons la couronnons dY'Cunic et de granit.

Souvent ce diadème , aussi blanc que TaUiâtre , Semble un casque géant couvrant un noir guerrier; Et l'on dirait alors que, seul, tu vas combattre Les cieux, les mers, la foudre et l'univers entier.

Parfois , rendant soudain l'illusion complète , L'aigle, au regard farouche, au maintien arrogant, En guise de cimier, sur ce casque d'athlète Se pose , et l'on dirait le formidable Argant.

jNous t'aimons, sombre roc? jN'es-tu pas notre père? Tu nous vois devant toi toujours humiliés ; Et quand l'orage sourd rentre dans son repaire , Sous l'aile du zéphyr nous caressons tes pieds.

Nous t'offrons en présent de superbes navires Qui , chargés de trésors , croyaient impunément Traverser, malgré nous, nos souverains empires, A l'aide d'une voile et d'un morceau d'aimant.

C'est toi que nous voyons le premier, quand l'orage Du fond de l'horizon nous pousse vers les bords , Et , comme vers le but d'un saint pèlerinage , Nous dirigeons nos pas vers la rive où tu dors.

Tu formes des boudoirs, pour ces amants timides Qui cachent leur bonheur aux regards importuns; Leur barque flollo au gré de nos baisers humides. Et ram()ui\!use mer leur verse ses parfums.

Quand le manteau du ciel est tigré d'étincelles , Tu semblés méditer au bruit des longs échos; Tu vois les gerbes d'or qui suivent les nacelles Quand, fantômes légers, elles rasent les eaux.

Quand notre blanche troupe , en hurlant , se fracasse Sur tes longs pieds , noircis par les siècles vainqueurs , Tu joins le roulement de ta sauvage basse Aux doux airs cadencés des chansons des pêcheurs.

Et lorsqu'en bouillonnant, notre écume découle En milliers de flocons sur tes noirâtres flancs. Tu semblés, à travers les vagues et la houle, La tête d'un vieillard couvert de cheveux blancs.

En vain, superbe roc, colosse inébranlable! L'éclair cisèlera des rides sur ton front, En vain tes pieds de grès seront changés en sable , En vain les ouragans sur toi se briseront :

Tu survivras toujours, pour poser des limites Au terrible élément qui semble envahir tout ; Et quand tous ces rochers , tes chétifs satellites , Disparaîtront , toi seul tu resteras debout !

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