‹ Poésies de Charles PoncyChapitre 88 sur 177 · PEINTRE DE NATURE MORTE. A TOI LON · texte numérisé non relu

PEINTRE DE NATURE MORTE. A TOI LON

Peintre qui fais surgir de tes féconds pinceaux , Des poissons et des fruits , des fleurs et des oiseaux ; Coste! jeune vieillard , dont les veilles arides Sur ton front, avant l'âge, ont ciselé des rides; Toi , qui sacrifias tes premiers rêves d'or Au labeur dont le bras encloua ton essor : I\é sous le même ciel , comme lui prolétaire , Mon luth dans ton pinceau vient saluer un frère; Et , narguant le dédain , la misère et l'affront , Epines dont les dards ont tatoué ton front, Secouer sur tes jours, vierges de jalousie, Toute mon amitié, toute ma poésie.

A MON AMI COSTE. iSl

Oui, frère de mon cœur! mes deslins sont les tiens. Et je tremble pour toi lorsqu'en nos entretiens, Tu me dis qu'en ton âme aigrie et déchirée , La résignation n'est pas encore entrée.

Scrute ton avenir, pauvre prédestiné, A souffrir sans espoir comme moi condamné! Vois combien de Midas commenteront tes œuvres , Qu'ils ne comprendront pas ; et combien de couleuvres Baveront, en sifflant, sur leurs points imparfaits! Vois ces petits Crésus, qui prônent leurs bienfaits. Accueillir tes débuts sous un masque hypocrite; Puis, à leur vanité, dans leurs regards inscrite, T'immoler sans pitié. Le génie est l'aimant Qui de la foudre humaine aspire l'élément : Si tu dois la braver, viens sur son autel, Coste, Offrir ta jeune tête en sublime holocauste !

Frère , ce tableau-là n'est point exagéré , Car ces maux, tour à tour, m'ont moi-même ulcéré, De toutes ces douleurs ma lèvre a bu le philtre ; Et je sens qu'à travers mon cœur ce poison filtre. Quand le bruit du travail se mêle aux gais refrains. Mon esprit , enchaîné , vole en brisant ses freins : Et je voudrais , alors , dans les glaces des pôles Engloutir le manteau qui brûle mes épaules.

Voilà souffrir! Pourtant ma truelle et mon luth Ont, ensemble, au travail trois fois crié salut. .

Les promesses des grands n'ont pas pn les corrompre ; Et, sous leur joug de fer, j'ai ployé sans me rompre.

Et j'en bénis le ciel; car un ange, aux yeux noirs, A de ses blanches mains, célestes encensoirs, Versé sur mes destins un miel de poésie ; Car de joie et d'amour elle me rassasie ; Car je sentais en moi la sève de mes jours Comme un ruisseau glacé, se figer dans son cours; D'Escousse et de Gilbert les ombres fraternelles Arrachaient , chaque nuit , des pleurs à mes prunelles , Et dans Paris , égout de boue , océan d'or. Le spectre de Moreau , fatal Adamastor, M'indiquait le grabat chaud de son agonie, Et me disait : Voilà l'autel d'or du génie!

Prends garde, ami, ton art compte plus d'un martyr! Si quelque affreux démon t'excitait à partir De ton toit paternel pour un ciel plus propice , Songe que Zurbaran mourut dans un hospice ; Qu'Esteban mendia pour un maravédis ; Que Salvator pour vivre eut recours aux bandits. Et que , faute de pain et d'un rayon de gloire , Géricault expira dans sa mansarde noire.

Ici , nos cœurs chargés d'une semblable croix , Nouveaux Cyrénéens, s'cntr'aideront, et crois Que la sororité de nos deux existences Adoucira, du moins, nos communes souffrances!

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