FOND DE MER
Lorsque je vois la mer calme et sans mouvement, Et que son sein d'azur, miroir du firmament.
Soupire des notes sublimes , Je ne puis m'empôcher de frémir, en songeant Qu'elle voile à nos yeux, sous ce masque changeant,
D'atTreux écueils et des abîmes !
Et je me dis alors : Voilà le cœur humain! Voilà bien ces beautés dont le chant est divin ,
Dont on adore le visage; Mais qu'on soude leur cœur, et l'on y trouvera Bien des gouffres hideux où le vice s'ancra ,
Où bien des amours font naufrage.
Comme le martinet des grèves Décrit des cercles dans les airs , Je laissais mes nocturnes rêves Flotter dans la brise des mers.
C'était l'heure où l'on voit la foule promeneuse Se croiser sur les quais, élégante et causeuse; Oii viennent s'étaler la toilette et l'orîïueil; Où l'on voit s'échanger [)lus d'un l'urtil' coup d'œil Où quelque Sméralda, séduisante sirène, Chante à ravir, bondit, sylphide aérienne, El reh-acc à nos co'urs, attachés à son vol, La danse boliémiennc ou le chant espagnol.
Mais je vis s'écouler les heures et la foule. Les songes , que le bruit au fond du cœur refoule , Volèrent vers le ciel que la paix leur rouvrit. Comme le firmament, je sentis mon esprit S'iUuminer. Je vis les vapeurs violettes Estomper des vaisseaux les grises silhouettes. Quelques fanaux lointains dessinaient dans la mer De longs zigzags, pareils à l'anguleux éclair. Et la forêt de mâts rendait de sourds murmures, Comme un souffle orageux à travers des armures.
Dans un calme profond la ville s'endormait.
La lune, de nos toits blanchissait le sommet;
Et sur les quais déserts mouraient les flots rapides.
Je crus entendre alors les deux caryatides ,
Chef-d'œuvre dont Puget dota notre cité
Et que les traits du temps ont encor respecté ,
Râler sous le fardeau qui fait gonfler leurs veines.
Je crus entendre aussi les nombreuses poulaines
Des navires marchands, parler de ces héros
Dont eUes vont porter l'image sur les eaux.
C'était un rendez-vous de ces têtes subhmes
Que le flot immortel fait surgir de ses cimes :
Le Corse, Mazagran, Veni—vidi-vici ,
Le Dante , Guttemberg , Léonard de Vinci *,
Et mille autres. Et moi , j'écoutais en silence
De tous ces demi-dieux la muette éloquence.
Je croyais exister dans ces siècles fameux
Que chaque jour l'histoire inaugure à nos yeux.
' Nom de navires.
Mais mon extase, hélas! devait être éphémère. La litjuem' de la joie a tant de lie amère! Si souvent ici-bas un instant de bonheur Est payé par un jour d'angoisse et de douleur!
Poète! tu jouis, me dit une voix sombre.
Et cependant il est des malheureux sans nombre
Qui n'ont pas un abri pour reposer ce soir,
Qui n'ont rien que leurs pleurs pour baigner leur pain noir !
Qu'est-ce donc que ce monde où toute chose avorte?
Qu'est-ce que ce plaisir que le chagrin escorte?
Tant de petits enfants meurent sans voir le jour!
Tant d'autres , premiers fruits d'un ineffable amour,
Anges oii sont unis deux sangs , deux existences ,
Après avoir goûté la coupe des souffrances
Et repoussé loin d'eux le breuvage de fiel ,
Aux premières douleurs sont retournés au ciel!
Tant de vierges d'amour ont vu leur sein de neige
Se faner, se flétrir, au contact sacrilège
De ces vils séducteurs, par la honte couverts ,
Qui vont, le soir, au sein de délirants concerts.
Et parmi les éclats d'une pompeuse fête.
D'un type pur et saint publier la défaite!
Tant de fils du génie, assis sur un grabat.
Où le luth se détend, où la vigueur s'abat.
Antichambre d'horreur d'une tombe qui bée,
Ont vu, d'un ciel heureux dans la fange tombée,
Leur âme s'éclipser! Tant de peuples divers
Sous les pieds des tyrans languissent dans les fers!
Tant d'autres, gémissant dans l'opprobre et les larmes,
Ont vu leurs frères sourds à leurs clameurs d'alarmes!
Oh! lorsque dans ce gouffre on ose regarder,
On trouve un noir chaos bien horrible à sonder ! Un océan de pleurs et de maux dont la lame, Semblable au cauchemar, étreinl et brise l'àme. Et Ton demeure triste en ces sombres séjours ! Et, bien qu'en tâtonnant on y marche toujours. On lance quelquefois un blasphème à la vie !
Mais quand des jours amers la montagne est gravie ,
Qu'on arrive au sommet, haletant, épuisé
Par ces rudes combats où le cœur s'est usé,
Le beau ciel des élus, où le soleil projette
D'immortelles clartés, se révèle; l'on jette
A la tempête humaine un solennel adieu ,
Et les bras de la mort nous remettent à Dieu
LILOT.
Que te veut cette mer qui, sur tes rocs, se cabre Comme un coursier fougueux sous un maître étranger? Que te veulent ces flots qui, venant t'assiéger. Pareils aux vieux démons de la ronde macabre , S'élancent sur tes flancs, qu'ils cherchent à ronger?
Veux-tu , quand l'ouragan vers la rive galope ,
A ses puissants transports, comme Dieu, mettre un frehi?
Quand les flots orageux escaladent ton sein ,
Malgré le noir manteau de rocs qui t'enveloppe ,
Tu ne peux i)as doni|)ter leur formidable essaim !