SONNET
Je vais vous esquisser, en un seul trait de plume,
Ma vie et son étrangeté :
Dans le plâtre, dans l'eau, dans la chaux qu'elle allume, La misère, à dix ans, tout chétif m'a jeté.
Depuis, j'ai lambrissé le boudoir que parfume
L'haleine de la volupté.
Blanchi la cathédrale où l'encens divin fume, La guinguette oii l'on boit le vin et la gaîté,
Dans les maisons de jeu, dans ces antres infâmes Oii le vice effronté prend le masque des femmes , Sur les toits, dans la cave, on me fait travailler.
Mon marteau démolit le palais, la chaumière; Et mon œil étonné, dans leurs flots de poussière, Croit voir muets d'effroi les siècles s'envoler.
GROUPE D'AKBHES.
Trinité d'arbres, dont le groupe, Comme un sombre édifice , au lointain se découpe ;
Toi dont les pieds noirs sont cachés Dans deux rangs tortueux de roseaux panachés Qui, lorsque Fouragun déchaîne sa furie, Se confondent avec l'herbe de la prairie , Comme les cavaliers de la brune Algérie De leurs mentons aigus mêlent les poils grossiers
Aux crinières de leurs coursiers !
De ma fenêtre , je contemple Ton vieux chêne, formant la coupole d'un temple,
Ton magnifique peuplier Que l'effort de l'orage à peine peut plier.
Et, SOUS celte coupole, à tous les vents ouverte, Ton saule prosternant sa chevelure verte Sur l'humide gazon dont la terre est couverte : Comme la pénitente aux pieds du Christ mourant Prosternait son front, en pleurant.
Que de grandioses figures Rappellent tes rameaux aux vastes envergures !
Léo rompant un peuplier, Ajax dressant vers Dieu son front pour bouclier. . . Et vous qui fouettez l'air de votre blonde crête, Roseaux mélodieux, oh! combien je regrette De ne pouvoir porter, comme vous , une aigrette Que brunirait bientôt, image des volcans,
La fumée ardente des camps !
Les tableaux qu'étale le monde Ont entre eux des rapports que le poëte sonde.
Le chêne à côté du roseau Semble un mâle vieillard debout près d'un berceau Ils offrent, l'un la force, et l'autre la faiblesse. L'orgueilleux peuplier ressemble à la noblesse , Que le vent du malheur souvent fracasse et blesse. Et le saule , voûté comme sous un remord ,
Semble méditer sur la mort.