CONTE
MES chers amis, de Dieu c'étoit la fête ! Chacun de vous sçait bien qu'à pareil jour, Tout bon chrétien, dévotement, s'aprête A lui prouver son zèle et son amour ; Vous sçavés moins, mais vous pouvés m'en croire, Que dans ce temps, où s'accroît la ferveur, Le Diable aussi redouble sa fureur ; Il ose à Dieu disputer la victoire !
Pour enflammer nos sens et notre cœur, Rien ne lui coûte en sa malice noire.
Le plus souvent Dieu s'en tire avec gloire, Mais quelquefois le Diable est le vainqueur : Comme une preuve, écoutés cette histoire.
Lison étoit à la fleur de ses ans.
Simple, modeste, et belle autant que sage;
Un peu dévote : enfin, malgré l'usage,
Comptant déjà son seizième printemps,
Lison encor avait son pucelage.
Satan le sçait et veut dans ce saint jour
De son métier lui jouer quelque tour.
Vous connoissés notre coutume antique
Et vous savés qu'en ce jour solennel
Si cher au peuple, alors que l'Éternel
Vient se montrer dans la place publique,
n est à pied comme un simple mortel.
Or vous sçaurés que notre jeune vierge, Choisie exprès par le pasteur du lieu, Doit à la file accompagner son Dieu Et qu'à la fête on lui destine un cierge. De sa vertu cet honneur est le prix.
Pour le matin le rendez-vous est pris,
Et son cousin doit à l'heure précise
La venir prendre à son humble logis
Et, sous le bras, la conduire à l'église.
Ce cousin-là, dit mon historien,
Étoit bien fait et dans la fleur de l'âge ;
Mais il cachoit, dangereux personnage,
Sous un air doux le cœur d'un franc vaurien.
Au point du jour, Lison à sa toilette
A déjà mis sa plus belle cornette :
Près d'elle encor on voit d'autres atours
Simples comme elle : une brune étamine
Sert à draper cette taille divine
Dont la souplesse invite les amours ;
A tous les yeux, l'épaisse mousseline
De son beau sein doit voiler les contours.
Ainsi Lison se paroît aux bons jours.
Lubin arrive; il cajolle, il lutine.
Il veut d'abord embrasser sa cousine; Mais de Lison la modeste candeur Contient Lubin, réprime son ardeur;
Tant la pudeur en impose à l'audace.
Lubin prend donc un ton plus sérieux ;
Déjà deux fois il a demandé grâce,
Il cause enfin, ne pouvant faire mieux.
De babiller fille n'est jamais lasse :
On cause, on rit, pourtant l'heure se passe ;
Le Diable aidoit à la distraction,
Et soutenant la conversation,
A leurs propos il prêtoit de la grâce.
Il faut pourtant s'habiller tout de bon,
Car ce beau jour, ainsi que le dimanche.
Est honoré d'une chemise blanche.
Un cabinet sert d'azile à Lison.
La voilà seulle et déjà presque niie
Quand on entend quelques bruits dans la rue.
— « Qu'est-ce donc là? regarde, mon cousin. » Lubin regarde, et, quelle est sa surprise.
Il aperçoit le cortège divin !
— « Il est trop tard pour aller à l'église, Viens voir, Lison, viens donc, tu feras mieux. » Lison, que presse un désir curieux,
Oublie alors qu'une simple chemise
Ne suffit point pour dérober aux yeux
De ses appas l'ensemble précieux ;
En étourdie elle court et regarde.
Et le cousin ?... Le cousin y prend garde.
Mais sans rien dire, et ses regards discrets
Furtivement parcourent tant d'attraits.
Lison pourtant regarde les bannières,
Et puis le dais, et puis dit ses prières ;
Tant que ses yeux modestement baissés
Sur son beau sein demeurèrent fixés,
Ses blancs tétons, se soutenant sans peine,
AUoient, venoient, au gré de son baleine.
Leur mouvement invitoit au plaisir.
Lison les voit, l'effroi vient la saisir,
Elle pâlit, puis, cédant à la honte.
Un rouge ardent au visage lui monte :
Lison, troublée, assemble brusquement
En un seul tas son léger vêtement.
Le diable en rit. 01 fille trop crédule!
C etoit de lui que venoit ce scrupule ;
Lubin par là voit bien d'autres trésors !
Un feu brûlant dans ses veines circule
Et pour réteindre il fait de vains efïorts ;
Que pourroit-il '. Il a le Diable au corps.
Il ose, il craint et puis il se rassure.
Satan le tente et Lison le séduit ;
Si bien qu'il veut, pour finir l'aventure,
Mettre à profit la dévote posture.
Dans l'action le Diable le conduit,
Lison d'abord veut fuir, mais la fenêtre
L'en empêchoit. « Ah! lui dit-elle, ah! traître. »
Puis elle veut, pour repousser Lubin,
Faire un effort. Que le diable est malin !
Cet eflort même était son coup de maître.
Sans le savoir elle aide à son cousin.
Dans le combat, sa ferme résistance Prête à Lubin une heureuse assistance, Toujours fuyant et toujours repoussant; Sans savoir comme, il advint que la belle Criant tout bas, cessa d'être pucelle.
Lubin encor, Lubin n'est pas content.
Mon auteur dit qu'un triple pucelage Eût expiré sous son bouillant courage.
Avant d'avoir désarmé son courroux :
Si que Lison, en ce combat novice, Sans mouvement s'abandonne à ses coups, Puis se résigne, attendant qu'il finisse; Tant l'habitude a d'empire sur nous.
Lubin pourtant songe à faire retraite, La pompe auguste étoit déjà bien loin.
Lison, aussi, que lasse sa défaite, D'un doux repos sent le premier besoin. Sur ses genoux, Lubin asseoit la belle. Puis la console et vante ses appas.
Puis lui promet d'être toujours fidèle ; Lison pleuroit et ne répondoit pas.
Propos flatteurs, serments, douces caresses, Rien n'y faisoit. La dolente beauté Lui dit enfin : Que me font tes promesses ? Rends-moi plutôt ce que tu m'as ôté !