EPITRE A LA MORT
DiviMTÉ puissante et partout redoutée, Sous qui semble gémir la nature attristée ; Toi dont le nom suffît pour inspirer l'efTroi, 0 Mort! toi qui régis sous une même loi, Et l'esclave rampant, et le monarque auguste, Et le foible, et le fort, et l'impie, et le juste; Déesse, tes sujets se plaindront-ils toujours? Je n'imiteroi point leurs frivoles discours : Tandis qu'autour de moi, dans ta marche rapide, Brille, sans me frapper, ton acier homicide, Réparateur des torts que les humains t'ont faits. Écoute-moi, je viens célébrer tes bienfaits.
Quelle divinité doit nous être plus chère? Seule, du malheureux, lu finis la misère; En vain sa voix plaintive, invoquant d'autres Dieux, Exprime en longs sanglots son désespoir affreux : Tous les Dieux restent sourds, et, complices du crime, Ils semblent au malheur dévouer la victime; Seule, tu viens tarir la source de ses pleurs ; Il trouve dans tes bras l'oubli de ses douleurs.
Que je chéris sur-tout ta douceur bienfaisante, Quand, bravant sous ta faulx la fortune inconstante, Les mortels, enivrés de plaisirs et d'honneurs, Évitent, par tes coups, la honte et les malheurs ! Spectateur des revers où le destin nous livre, Quel mortel fortuné peut désirer de vivre?
Favori de la mort, toi, généreux Guerrier, Qui cours au-devant d'elle à l'aspect d'un laurier, D'une couronne en vain la gloire te décore, Tremble, tu n'as rien fait, puisque tu vis encore. A tant d'honneurs acquis, à ta célébrité, La Mort peut seule, enfin, mettre un sceau respecté. Tu vis... demain, peut-être, un nouveau jour s'apprête, Où tee lauriers flétris tomberont de ta tête. Mille exemples fameux te l'ont dit avant moi ; Et Pompée, et Crassus, tous deux plus grands que toi, Trahis dans leur espoir, ont dans leurs destinées, Vu finir avant eux les brillantes journées.
Toi qui, loin des Guerriers arrêtant tes regards, Cherches d'autres succès sous d'autres étendarts, Élève d'Apollon, vois, au haut du Parnasse, Tes maîtres, qui, jaloux de la première place, Ont tous, pour l'obtenir, affronté les hasards. Les lauriers d'Apollon valent bien ceux de Mars ! De tant de concurrens, il en fut peu, sans doute, Dignes de parcourir cette brillante route : Mais parmi ceux-là même, en est-il dont la mort, En les frappant plutôt, n'eut embelli le sort?
Corneille, qui long-tems fut, à si juste titre. Du Parnasse françois et la gloire et l'arbitre. Lui qui sut s'élever sans guide et sans appui. Créateur d'un talent inconnu jusqu'à lui, Corneille a trop vécu. Suréna, Pulchérie, Tant de foibles enfans d'une muse flétrie. Accusent le destin, qui laissa, dans son cours.
Éteindre ce beau feu qui dût briller toujours.
Par son exemple instruit, son émule plus sage A des mêmes talents mieux su régler l'usage. La muse de Racine a comblé tous nos vœux : Racine en est plus grand : en fut-il plus heureux? Hélas! il succomba sous les traits de l'envie... La gloire l'attendoit au terme de sa vie.
Plus malheureux encor, cet aimable Bernard, Qui, chantant nos plaisirs, réunit avec art Les charmes de l'amour et ceux de l'harmonie. Survit à sa raison, et pleure son génie.
0! vous qui prétendez à des destins brillans, Craignez, craignez surtout de vivre trop long-tems, En vain sur votre tête un beau jour semble luire : Succès, gloire, bonheur, le tems peut tout détruire. Les Dieux mêmes, les Dieux ont vu, sur leurs autels, Se flétrir des lauriers qu'ils croyaient immortels. Mais quittant les palais, le Parnasse et les temples, Cherchons autour de nous de moins rares exemples.
Entens-tu de ces voix la confuse rumeur, De l'oreille attristée éternelle douleur ? Reconnois, à ce bruit, la foule malheureuse, Tour-à-tour médisante, ou dévote, ou joueuse, De ces femmes, jadis fières de leurs attraits. Et dont les jours nombreux ont effacé les traits. Céphise fuit leurs pas, en dévorant ses larmes; Céphisc qui, jadis, si vaine de ses charmes, Avec faste, à son char enchaînoit mille amans, Pour en fixer un seul, prend des soins impuissans.
Vainement son esprit les rassemble autour d'elle : Tout fuit, et son miroir, cruellement fidèle. Offre, pour tout spectacle, à ses yeux consternés, La cause des affronts qui lui sont destinés.
Mais que Thémire encore est cent fois plus à plaindre ! Ses sens tumultueux ne peuvent se contraindre; Et ce spectre ambulant, dans ses folles ardeurs, S'en va, l'or à la main, mendier des faveurs. Elle offre à l'indigent sa tendresse importune : L'indigent reste mort entre elle et sa fortune.
Toi qui de toutes deux as prolongé les jours, Pourquoi de tant d'afTronts ne pas finir le cours ? Ah ! Thémire et Céphise, au printems de leur âge, Par leurs vaines frayeurs t'ont souvent fait outrage ; 0 Mort! tu t'en souviens, en ces tems malheureux, Et ta seule vengeance est d'exaucer leurs vœux.
Plus aisément séduit, quelquefois l'homme espère Parcourir jusqu'au bout une heureuse carrière, Et des mêmes désirs long-temspréoccupé.
Plus heureux que la femme, est plus tard détrompé, Facile à prodiguer une feinte tendresse, L'indigente beauté sourit à sa vieillesse : Mais quel sera le fruit de ce pénible soin ? De ces douces erreurs le terme n'est pas loin ; A peine il a goûté ces trompeuses amorces, La nature en courroux lui refuse des forces. Et bientôt, consumé d'inutiles désirs, Vivant pour les douleurs, il est mort aux plaisirs.
0! tombeau désirable 1 ô ! demeure tranquille!
Le malheur nous poursuit : prête-nous un asyle. A l'orage qui gronde, ô Mort 1 dérobe-nous, Et préservés par toi, nous bénirons tes coups.
Ah ! dis-moi donc pourquoi, dans ta rigueur extrême, Tu semblas oublier et Zélis, et moi-même, Zélis, unique objet de mes vives amours, Qui, seule, de ma vie embellissoit le cours, Et qui depuis, hélas ! trahissant ma tendresse, Aux plus cruels regrets a livre ma jeunesse? Ah! lorsqu'à ses genoux, dans ses yeux caressans, J'ai de ses premiers feux lu les premiers sermens, Quand plus tendre, Zélis, à son amour livrée, Réunissoit son âme à mon âme enivrée, Puisque tant de bonheur un jour devoit finir, Pourquoi, par le trépas, ne point le prévenir? Et cependant, ô Mort! les yeux baignés de larmes, Pour me rejoindre à toi, j'essaie en vain mes armes, L'image de Zélis retient encor mon bras : L'ingrate, malgré moi, m'enchaîne sur ses pas : Comment pouvoir quitter le séjour qu'elle habite? Mais si, reconnoissant l'erreur qui l'a séduite, De mes tourments, Zélis prenoit quelque pitié. Si son cœur retrouvoit sa première amitié, 0 Mort! entends mes vœux; et si dans ta mémoire, Tu gardes quelque place au Chantre de ta gloire. Accours, viens te mêler à nos embrasscmens, Et par tes coups heureux, assure nos sermens.