ÉPITRE A MADAME LA MARQUISE DE MONTALEMBERT
JE sentois le besoin d'aimer, Mais je voulois être fidèle. A l'amour j'osai m'adresser :
Dieu puissant! indique-moi celle Qui mérite de me fixer, Lui dis-je. Amour battit de l'aile, Sourit, et fut se reposer Sur le sein palpitant d'Isabelle :
Soudain, je sentis s'allumer Une flamme vive et nouvelle...
Amour! m'écriai-je, c'est elle!
Je suis heureux, je vais aimer.
Quelle voluptueuse ivresse Alors s'empara de mes sens I J'étois aimé, j'avois quinze ans.
Je ne voyois que ma maîtresse!
Délire heureux de la tendresse, N'existés-vous donc qu'au printemps ?
Cependant mon impatience Prodiguoit soupirs et serments ; Et dune entière jouissance Voulant hâter l'heureux instant, J'aurois donné pour ce moment Le reste de mon existence.
Il vint enfin. Plaisirs d'amour!
Rien n'égale votre puissance, Ah ! que ne durés-vous toujours !
Isabelle avoit une amie, Moins jeune qu'elle et moins jolie, Mais dont le langage enchanteur, Portoit dans mon âme ravie La douce image du bonheur.
Par l'esprit on gagne le cœur, Isabelle n'étoit que tendre.
Elle ne savoit que sentir, Corinne peignoit le plaisir, Dieux! que j'en avois à l'entendre!
Bientôt elle sçut m'attendrir.
Pour régner sur un cœur fidèle, Dis-je à Gorrine, transporté, Ce n'est pas assez d'être belle, Sans l'esprit, que peut la beauté ?
Ahl si, dans vos fers arrêté, Mon cœur d'abord vous eût choisie, Je n'aurois connu de ma vie Le tort de l'infidélité.
Vous aimer, est-ce être volage?
Non; c'est revenir d'une erreur.
Quand tout vous répond de mon cœur, Refuserés-vous son hommage?
A ce discours, très aisément.
Je crois qu'on auroit pu répondre.
Il étoit facile à confondre :
Oui : mais en fait de sentiment,
Le débit, et même le geste,
Font bien souvent passer le reste.
Bon ou mauvais, il réussit.
Corinne en bonne part le prit,
Et bientôt je parvins à plaire,
Comment eût-elle été sévère?
Elle étoit femme et bel esprit.
Trois mois, ensemble, nous parlâmes
Le métaphisique jargon
Que, sur la liaison des âmes,
Inventa le divin Platon ;
Et pour égayer la leçon,
Parfois, aussi, nous y mêlâmes
Les préceptes d'Anacréon ;
Mais pour l'honneur de la science
Avant ces fortunés momens,
Sur l'amour et sur sa puissance
Il falloit disserter longtems,
Et ce qu'on accordoit aux sens
N 'étoit que pour l'expérience.
Dieux! que nous fîmes, quand j'y pense.
D'insipides raisonnements!.
Enfin, un jour, lassé d'attendre.
Loin de moi s'enfuit le désir,
Et le dégoût vint me surprendre
Sur l'autel même du plaisir.
Il fallut lui céder la place
Et depuis, je tiens le serment
Que femme autheur, quoi qu'elle fasse, Ne m'aura jamais pour amant.
Dévoré de mélancolie, J'errai longtems, triste et rêveur.
Un jour, je rencontrai Julie.
Séduisante par sa fraîcheur, Et plus encor par sa folie, Elle dissipa mon humeur; Elle m'en parut plus jolie.
Que son rire étoit enchanteur! Pour le coup, la voilà trouvée La maîtresse selon mon cœur!
Par la gaîté même approuvée, Ma flamme fera mon bonheur.
Gaîment je contai mon martyre, Et l'on me répondit gaîment.
Au lieu de chaîne et de tourment, C'étoit de grands éclats de rire.
Enfin, tant rimes nous tous deux, Que je finis par être heureux.
Heureux, que dis-je? ah! peut-on l'être Près d'un automate riant.
Qui sans penser, sans rien connoitre.
Jamais de rien ne s 'affectant, Goûte à peine le plaisir d'être, Et rit de tout également?
Il fallut donc chercher encore ; Et je maudissois les amours, Quand Polimnie et Terpsichore
Me promirent de plus beaux jours.
De toutes deux brillante élève,
Aglaé fixe mes regards.
D'un coup d'œil vainqueur elle achève
L'effet séduisant des beaux-arts.
Par ses talents elle m'enchante;
De plaisir mon cœur enivré
La voit chaque jour plus charmante...
Hélas! qui n'auroit espéré
Brûler d'une flamme constante?
J'en aurois fait mille sermens;
Mais Aglaé vouloit se faire
Plus d'admirateurs que d'amans.
Vainement j'avois seu lui plaire;
Elle regrettoit les momens Accordés au tendre mystère.
L'amour étoit son passe-tems, Et les talens sa grande affaire.
Je m'en plaignis, mais, sans humeur; A peine daigna-t-on m'entendre.
Le moyen, avec un cœur tendre, De supporter tant de froideur?
Je quittai donc. Bientôt Céphise Fixa mes amoureux destins Puis, tour à tour, auprès d'Iphise, De Zulmé, de Flore et de Lise, J'essayai mes feux incertains.
Enfin, de méprise en méprise, Toujours mécontent de mon lot.
Je descendis jusqu'à Margot.
Margot étoit bonne personne,
Raisonnant mal, mais aimant bien,
Et ne mettant de prix à rien
Qu'au doux plaisir que Tamour donne.
Pour lui seul nous vivions tous deux.
Et, que l'esprit me le pardonne,
Jamais je ne fus plus heureux.
En vain la critique en raisonne :
Margot ! quel nom ignoble et bas !
Soit, mais elle avoit des appas.
De l'amour et de l'innocence ;
Heureux par elle, entre ses bras
J'oubliois tous les noms de France,
Et le plaisir n'y perdoit pas.
Cependant, aux champs, à la ville.
Je m'en allois, cherchant toujours, Et répétant pour tout discours :
Que la constance est difficile !
L'Amour alors s'offrit à moi :
Ingrat, je m'intéresse à toi.
Dit-il; pour finir ton martyre.
J'ai cherché dans tout mon empire Le plus digne objet de ton choix ; Je l'ai trouvé, vis sous ses lois.
Esprit, beauté, grâces, finesse.
Talents, candeur, vive tendresse, Elle a tout, vole sur ses pas.
C'est Montai... Ah! n'achève pas,
Dis-je à Famour. Si, moins sévère, Aux lois rigides de son frère Son cœur cessoit d'être attaché, Sans nous dévoiler ce mystère, Toi même tu voudrois lui plaire, Et tu trahirois ta Psyché.
Tu t'applaudirois qu'à mon âge, Prodiguant des soins superflus, Je fisse un triste apprentissage De la langueur et des refus, Car, sans ta perfide assistance, Guidé par mon expérience, Moi-même, je veux éprouver L'objet digne de ma constance; Et je jure de le trouver, Dusses-tu mettre ta puissance, Dieu cruel, à me le cacher. Ah! traitre! je te vois sourire!
Hé bien, oui, puisqu'il faut tout dire, J'ai du plaisir à le chercher,