ÉPITRE A EGLÉ
EGLÉ, VOUS ne voulés donc pas Que, pour un cœur sensible et tendre.
Du plaisir que l'on a pu prendre, Le souvenir ait des appas ?
De cette erreur je vois la cause; Auprès de vous à chaque instant.
Le plaisir renoît plus touchant ; Le passé paroît peu de chose A qui peut jouir du présent.
Moi, que Tennui souvent accable.
Et qui ne peux, ainsi que vous.
Passer d'un momen agréable A des momens encor plus doux.
J'ai dû chercher dans ce système Quelque remède à ma langueur ; Hé! Quand ce seroit une erreur, Le souvenir de ce qu'on aime Est au moins l'ombre du bonheur.
Voyez cette jeune bergère Que son amant vient de quitter :
Son premier soin est d'écarter Tout ce qui pouvoit la distraire ; Le souvenir de son berger Est le plaisir qu'elle préfère,
Et suffit pour la consoler.
Soumise encore à sa puissance, Et racontant, avec candeur.
Le trouble de sa conscience Et les feux qui brûlent son coeur, La dévote et sensible Hortense, Au genoux de son Directeur, Pour obtenir quelque indulgence, Des fautes qu'à sa Révérence, Sa bouche vient de confier, Veut bien en faire pénitence.
Mais ne veut pas les oublier.
Lorsque la vieillesse pesante Est enfin prête à nous saisir, Au momen où sa main tremblante Nous touche et flétrit le plaisir.
Dans une erreur qui nous enchante On va encore s'entretenir, On en parle, l'âme est contente, On jouit par le souvenir.
Le souvenir nous récompense Des maux qu'Amour nous fait souffrir ; Il nous console dans Tabsence ; Il embellit, par sa présence, L'objet qui fait nous attendrir ; Il fait réveiller le désir, Sans nous porter à l'inconstance :
C'est l'enfant chéri du plaisir Et le père de l'espérance.
Sur-tout j'aime à me rappeler Une flamme, toujours chérie, Dont mon cœur se plaît à brûler ; Et si, par mes feux attendrie, Un jour, au gré de mon envie, Je parvenois à vous toucher, Eglé, dussiez-vous vous fâcher.
Je ne Toublierois de ma vie.