‹ Poésies de Choderlos de LaclosChapitre 6 sur 27 · ÉPITRE A MARGOT · texte numérisé non relu

ÉPITRE A MARGOT

POURQUOI craindrois-je de le dire?

C'est Margot qui fixe mon goût :

Oui, Margot ! cela vous fait rire ?

Que fait le nom ? la chose est tout.

Je sais que son humble naissance N'offre point à l'orgueil flatté La chimérique jouissance Dont s'enivre la vanité ; Que née au sein de l'indigence, Jamais un éclat fastueux, Sous le voile de l'opulence, N'a pu dérober ses aïeux ; Que sans esprit, sans connaissance, A ses discours fastidieux Succède un stupide silence.

Mais Margot a de si beaux yeux.

Qu'un seul de ses regards vaut mieux Que fortune, esprit et naissance.

Quoi! dans ce monde singulier Triste jouet d'une chimère.

Pour apprendre qui doit me plaire Irai-je consulter d'Hozier?

Non, Taimable enfant de Cythère Souvent pour l'amoureux mystère.

Craint peu de se mésallier.

Ce Dieu, dans ses goûts roturiers

Donne le pas à la Bergère,

En dépit de seize quartiers.

Et qui sait ce qu'à ma maîtresse

Garde l'avenir incertain ?

Margot, encor dans sa jeunesse.

N'est qu'à sa première faiblesse ;

Laissez-la devenir Catin

Bientôt peut être le Destin

La fera marquise ou comtesse.

Joli minois, cœur libertin

Sont bien des titres de noblesse.

Margot est pauvre, j'en conviens.

Qu'a-t-elle besoin de richesse ?

Doux appas ou vive tendresse,

Ne sont-ce pas d'assez grands biens?

Ne sait-on pas que toute belle

Porte son trésor avec elle ?

Doux trésor, objets des désirs

De l'étourdi, comme du sage,

Où la nature, d'âge en âge

A su conserver nos plaisirs !

Des autres biens qu'a-t-ellc à faire ?

Source de peine et d'embarras.

Qui veut en jouir les altère.

Qui les garde n'en jouit pas.

De son temps faire bon usage

Voilà la richesse du sage,

Et celle dont Margot fait cas.

Margot en ménagère habile,

Mêlant l'agréable à l'utile, Veut aisément suffire à tout.

Le travail est fort de son goût ; Toute la journée, elle file Et toute la nuit elle... coud.

Ainsi, malgré l'erreur commune, Margot me prouve chaque jour Que sans naissance et sans fortune On peut être heureux en amour.

Reste l'esprit ; j 'entens d'avance Nos beaux diseurs, esprits subtils, Se récrier: Quoi, disent-ils, Point d'esprit ! quelle jouissance !

Que deviendront les doux propos, Les bons contes, les jeux de mots, Dont un amant, avec adresse.

Se sert auprès de sa maîtresse, Pour charmer l'ennui du repos ?

Si l'on est réduit à se taire.

Quand tout est fait, que peut-on faire ? Ah ! les Beaux-Esprits ne sont pas Grands Docteurs en cette science :

Mais voyez le bel embarras !

Quand tout est fait, on recommence.

Et même sans recommencer, Il est un plaisir plus facile, Et que l'on goûte sans penser :

C'est le sommeil, repos utile, Et pour les sens et pour le cœur,

Et préférable à la langueur

De celte tendresse importune,

Qui n'abondant qu'en beaux discours,

Jure cent fois d'aimer toujours,

Et ne le pense jamais une.

0 toi dont je porte les fers.

Doux objet d'un tendre délire !

Le temps que j'emploie à t'ccrire.

Est sans doute un temps que je perds !

Jamais tu ne liras ces vers,

Margot, car tu ne sais pas lire :

Mais pardonne un ancien travers.

De penser, la triste babitude

M'obsède encore malgré moi.

Et je fais mon unique étude.

Au moins de ne penser qu'à toi.

A mes côtés, viens prendre place,

Le plaisir attend ton retour :

Viens, et je troque, dans ce jour,

Les lauriers ingrats du Parnasse,

Contre les myrthes de l'amour.

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