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Poésies de Daniel Lesueur

J e vous vénère, ô dieux ! vagues spectres sublimes, Que l'homme a tour à tour bénis et blasphémés. Mes chants s'élèveront vers vos lointaines cimes Pour tous les malheureux que vous avez charmés.

Vos bienfaisantes mains aux damnés de la vie, A ceux qu'abandonnaient la Fortune et l'Amour, Ont versé largement tous les biens qu'on envie, Éternisant pour eux nos vains bonheurs d'un jour.

Ils ont vécu, le cœur bercé par leur chimère, Traversant nos douleurs avec un front joyeux, Et même ils ont souri lorsque la Mort amère De son geste muet leur a fermé les yeux.

Ce qu'ils ont entrevu dans leur obscure voie N'est pas le joug pesant d'un stérile labeur, La terreur de la faim, la jeunesse sans joie, Le trépas solitaire et sa morne stupeur.

Non : c'est un sûr chemin, plein d'épreuves mystiques, Qui prend l'homme au berceau pour le conduire aux cieux, Qu'on parcourt, enivré d'encens et de cantiques, Versant du repentir les pleurs délicieux.

Saints transports effaçant toute douleur charnelle, Inépuisable amour issu d'un cœur divin, Impérissable espoir d'une extase éternelle, Qui vous a possédés n'a pas souffert en vain.

Pour l'assouvissement des appétits sans trêve, Malgré ses moissons d'or, le monde est trop étroit ; Mais aux déshérités s'ouvre le champ du rêve... L'homme est un créateur qui fonde ce qu'il croit.

Et puisque la Nature aux lois mystérieuses, Nous donnant la douleur, nous livra l'infini, Pourquoi briserions-nous les ailes radieuses Qui nous portent plus haut que notre ciel terni?

Pour moi, je te salue, Illusion féconde, Qui seule à nos efforts viens prêter ta grandeur! Sur les antiques fronts de tous les dieux du monde C'est toi dont, à jamais, j'adore la splendeur.

FANTOMES DIVINS

F^X,TÔMES DIVINS

A l'heure où votre ciel croule, O dieux des siècles passés!

Quand le monde rit et foule Tous vos trônes renversés, Je m'attendris et je songe Que votre subtil mensonge De l'Idéal qui nous ronge Est le radieux flambeau.

Tous nos rêves dans votre ombre Ont flotté, formes sans nombre, Et votre gloire qui sombre Met notre espoir au tombeau.

Heureux ceux que notre sphère, En ses horizons étroits, Peut désormais satisfaire, Sous les cieux vides et froids!

Heureux ceux dont la pensée, Parfois déçue et lassée, Vers la chimère effacée Ne se retourne jamais, Et dont le rêve impassible, Restreint au monde sensible, Ne poursuit pas l'impossible Jusqu'aux plus lointains sommets!

Pour moi, dans la vieille Egypte,

Je m'égare sans remords

Au sein de la sombre crypte

Où vivent toujours ses morts.

J'aime à croire qu'endormie

Dans l'étroite tombe amie,

La somptueuse momie

Songe encore aux jours anciens,

Et qu'en sa fixe prunelle,

Durant la vie éternelle,

Luit la vision charnelle

Des bonheurs qui furent siens.

Ou bien, sur les bords du Gange,

Dans un lumineux décor,

Je contemple un monde étrange

Et j'ai des ailes encor.

Parmi les temps insondables,

Mes destins inévitables

Par des nombres formidables

FANTOMES DIVINS

Comptent les ans révolus, Car les siècles par centaines Font les âmes incertaines Dignes de boire aux fontaines Où s'enivrent les élus.

Sous l'arbre au feuillage antique, Je m'assieds avec Bouddha, Épris du songe mystique Dont la beauté l'obséda.

Là, sa douce âme pensive Vit s'approcher, agressive, La tentation lascive Des corps éclatants et nus; Ferme, il poursuivit sa voie, Car l'éclair de notre joie Est dérisoire et se noie En des gouffres inconnus.

Parfois, dans la steppe aride De l'Iran sec et poudreux, Sur le désert, qui se ride Vers l'horizon vaporeux, Je distingue dans la brume, Parmi l'air qui se parfume, Une simple pierre où fume Et flambe quelque tison :

De FArya des vieux âges, Suivant ses pieux usages,

C'est là l'autel où ses sages Murmurent leur oraison.

Des hauts remparts de Carthagc, Où la terre aux flots s'unit, J'adore, un soir, sans partage, Le front si pur de Tanit.

Dominant la mer tranquille, Elle sourit, immobile, Et sa puissance subtile Enchante et dissout le cœur; Ou bien son fin croissant grêle, Effleurant quelque tourelle, Semble, fantastique et frêle, Un hiéroglyphe moqueur.

Et devant quelque humble toile D'un vieux maître florentin, Où les mages voient l'étoile Qui blanchit dans le matin, Je nais aux siècles gothiques, Pour chanter de doux cantiques, Sous les merveilleux portiques Tout embrumés par l'encens, Et pour baiser avec joie, Sous le vitrail qui flamboie, De Jésus, dont le front ploie, Les membres éblouissants.

FANTOMES DIVINS

Non, je ne puis vous maudire, Vous, nos charmeurs, vous, les dieux!

En vain le jour se retire De votre ciel radieux, De vous en vain mon cœur doute...

Pour éclairer notre route Ce Demain, que je redoute, Qu'a-t-il de meilleur que vous?

Dans notre existence brève, Vaut-il mieux marcher sans trêve, Ou s'enchanter d'un grand rêve, Les mains jointes, à genoux?

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vJ n jour, les pieds meurtris et brûlés de poussière, Las d'avoir trop marché sous un soleil de feu, Gautama, le doux prince aux yeux pleins de lumière, Vit d'humbles murs surgir dans l'air ardent et bleu.

Ce n'était plus le temps de ses splendeurs mondaines, Des repos nonchalants dans ses jardins fleuris, Tandis qu'au bruit charmeur des sonores fontaines Dansent rêveusement les lascives houris.

Il avait tout laissé des voluptés royales, Car il ne pouvait plus les goûter sans remord Depuis qu'il avait vu ces trois choses fatales, Savoir : la pauvreté, la souffrance et la mort.

Recherchant le secret de la douleur humaine, Durant des jours sans nombre il avait médité, Et sur l'arbre où mûrit la science certaine S'était formé pour lui le fruit de charité.

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