LA CHARITE DE BOUDDHA II
Dans ses rêves profonds sous le divin ombrage, Lui, l'éternel Bouddha, venait d'apprendre enfin Que l'homme, ignorant tout, a pour meilleur ouvrage D'aimer, et de donner lorsque son frère a faim.
Maintenant il allait sous le ciel impassible, Cherchant un malheureux pour lui prendre la main, Et murmurant les mots de tendresse indicible Qui devaient éclairer notre aride chemin.
Et voici que vers lui, la cruche sur l'épaule, Venait, à pas lassés, la femme d'un soudra. Le grand Réformateur alors comprit son rôle, Un céleste sourire à ses lèvres erra.
II. vit en un éclair l'infranchissable abîme Que la caste maudite entre les cœurs creusait La femme que voilà ne pouvait pas sans crime Approcher l'Aryen, dont l'orgueil l'écrasait.
Et c'était une atroce et honteuse souillure Que rien dans l'avenir ne pouvait effacer, Pour lui, que partager le pain ou bien l'eau pure Avec celle qui, lente et triste, allait passer.
Et le prince du sang, dont la très noble race Se peint sur son front blanc et dans son fier regard, S'avance... Mais la femme, en hâte, lui fait place, Puis, l'entendant parler, s'arrête, l'œil hagard.
Et Gautama disait, d'une voix dont la terre Toujours, de siècle en siècle, entend l'écho sacré : « J'ai soif, ma route est longue et l'âpre vent m'altère. Penche vers moi ta cruche, ô femme! et j'y boirai. »
Mais elle, doucement, lui répliquait, confuse : « Hélas! je suis en tout ta servante, seigneur; Mais mon père est soudra. Vois quelle erreur t'abuse. A boire par ma main tu perdrais ton honneur.
— « Femme, dit Gautama, je te demande à boire, C'est tout. Ne me dis point que ton père est soudra. Ces mots sont vanité, sœur, et tu peux me croire, Car par ma voix demain le monde l'apprendra. »
Et la femme inclina, muette de surprise, Sa cruche, et regarda cet homme au noble sang Dont la lèvre effleurait la rude argile grise, Et qui semblait joyeux de l'acte avilissant.
Elle ne savait pas, la pauvre dédaignée,
Que celui qui buvait, humblement, de sa main,
Verrait à ses autels la terre prosternée
Et plierait sous sa loi le tiers du genre humain.
Et lorsque, se perdant sur la poudreuse route, Le voyageur eut dit son fraternel adieu, Elle, qui le suivit d'un long regard sans doute, Dans le passant songeur n'entrevit pas le dieu.