LA LÉGENDE DE S ATS I - K H A M OÏ S
Elle, un éclair aux yeux, sourit et lui pardonne. Ses lourds cheveux tressés tombent sur son col nu ; Ses anneaux, en marchant, font un bruit monotone.
Elle dit simplement et d'un air ingénu :
« Je m'appelle Taïa. Viens dans notre demeure.
Tu me respecteras, puisque c'est convenu. »
Lui, sent qu'il va la vaincre ou qu'il faut qu'il en meure.
Dans un léger canot construit en papyrus Tous deux ont traversé le large bras du fleuve, Sur la rive duquel s'ouvrent les bleus lotus.
Taïa songe à conduire habilement l'épreuve ; Sa lèvre rouge garde un pli mystérieux. L'œil ardent de Satni de sa beauté s'abreuve.
Dans la riche maison il entre, curieux.
Les murs sont recouverts d'onyx et d'émeraude.
Il suit la chaste fille au doux front sérieux.
Elle va jusqu'en haut. L'atmosphère plus chaude Se charge de parfums pénétrants et subtils. Elle éloigne d'un geste une esclave qui rôde.
Ils sont seuls maintenant... Seuls! Et que disent-ils? Satni n'ordonne point, il sanglote et supplie... Elle, de son réseau tend et serre les fils.
Voici que s'ouvre enfin sa lèvre si jolie :
« Je suis pure. Il me faut, si je cède, tes biens,
Que tu me donneras pour ma honte accomplie. »
Et le prince répond : « Oui, si tu m'appartiens, Tu posséderas tout, mon or, mes fines pierres, Mes perles, mes émaux, mes coursiers syriens.
— « Signe-le, » dit Taïa sans baisser les paupières.
La jeune fille a fait préparer un repas.
Satni voit ces lenteurs d'un œil triste et farouche ;
Mais elle, rit toujours, et ne se livre pas.
LA LÉGENDE DE SATS I-KHAMOÏS $7
« J'ai, dit-il, tout à l'heure apposé mon cartouche
Sur la donation que de moi tu voulais.
Viens, ne résiste plus, car j'ai soif de ta bouche. »
Elle reprit : « Là-bas, dans tes lointains palais,
Tu possèdes, je crois, des enfants légitimes;
Et les miens, si j'en ai, deviendront leurs valets.
— « Non, dit Satni, je puis combler tous les abîmes.
Je serai roi, Taïa, je serai maître un jour.
Tes fils ne naîtront point pour être des victimes. »
Alors Taïa lui fit jurer par son amour
Grondant au fond de lui comme un fauve qui râle,
Qu'il ferait de leurs fils des princes à sa cour.
Et Satni le jura, les yeux fous, le front pâle.
Dans le riant boudoir ils sont tous deux assis. Leurs sièges ont pour pieds des griffes de panthère, Et dans leurs coupes d'or coulent des vins choisis.
Taïa contraint Satni haletant à se taire.
Lente, elle prend des fruits et prétend avoir faim;
Son grand œil sombre est plein d'un irritant mystère.
Un souple aspic d'argent orne son poignet fin. Son pied foule un tapis qui vient de Babylone. Ce repas, il faudra pourtant qu'il prenne fin!
Près de cet homme au sang jeune et vif qui bouillonne Elle garde un visage impassible et très froid, Comme un masque d'Hathor en haut d'une colonne.
Lui, qui souffre, pourtant l'aime ainsi, car il croit Qu'elle ignore encor tout de l'ivresse insensée; Et la force lui manque, et son désir s'accroît...
Alors Taïa sourit à sa propre pensée.
Du jardin tout à coup montent des sons joyeux.
« Tes enfants, dit Taïa, sont venus de la ville.
— Mes enfants?... » Il tressaille et s'étonne, anxieux.