L^4 VIE
O u a n d nous tournons les yeux vers les débuts du monde, Songeant aux êtres vils qui peuplèrent les eaux, Nous disons : « Dieu frappa plus d'une race immonde, Puis il fit naître l'homme après les grands oiseaux. »
Et plus tard, entr'ouvrant quelque couche profonde, Et trouvant dans le sol les débris de nos os, Un enfant plus parfait de la terre féconde Reniera notre sang, notre ame et nos travaux.
Pourtant nous sommes fils des monstres de l'abîme, Et d'héritiers plus purs l'Humanité victime A son tour périra pour leur donner le jour.
La route du progrès pas à pas est suivie. Dans l'univers, ainsi qu'en notre étroit séjour, S'enchaînent sans repos les formes de la vie.
Loi LUTTE <POU% L'EXISTENCE
Lia loi, l'unique loi, farouche, inexorable, Qui régit tout progrès, c'est la loi du plus fort. L'être imparfait périt; marâtre impitoyable, La Nature l'écrase et poursuit son effort.
Partout est engagé le combat redoutable; A l'heure harmonieuse où la terre s'endort, 11 rend la nuit sinistre et l'ombre épouvantable, Tout brin d'herbe est un champ de carnage et de mort.
L'angoisse de la faim, qui toujours hurle et gronde, Est le ressort puissant jouant au cœur du monde, Et celui qui dévore est l'élu du destin.
L'esprit même naquit des brutales entrailles;
Et la rivalité du repas incertain
Fait surgir l'avenir en de sombres batailles.
LJl SOURCE
L a source de cristal frémit sous la fougère ; La voici qui murmure et court sur les cailloux. Tout enfants, autrefois, dans sa nappe légère Nous avons en riant miré nos fronts si doux.
Aussi n'est-elle point à nos cœurs étrangère; Nous lui disons tout bas : « Te souviens-tu de nous? » Quoi ! ne savons-nous pas que l'onde est passagère ? Sans cesse un flot s'enfuit devant un flot jaloux.
Par son aspect charmant c'est encor notre source ; Mais, changeante toujours en sa rapide course, Peut-elle être aujourd'hui ce qu'elle fut hier?
Et notre âme, elle aussi, se transforme à tout âge. Qu'est-ce donc après tout que notre Moi si fier? Rien qu'un vain souvenir dans une frêle image.
Loi MO%T
L, a Vie est une mort incessamment active ; Pour exister longtemps il faut périr toujours ; Chaque instant la détruit, la forme fugitive Dont la beauté si chère enivre nos amours.
La Mort délivre enfin la matière captive, Lui rouvrant l'univers et ses vastes séjours : D'une nouvelle vie, intense et moins chétive, Elle anime nos corps au terme de nos jours.
Vie et Mort : grands mots creux et mensongers fantômes ! Pleurons-nous aujourd'hui les frémissants atomes Qui formaient autrefois le sang de notre cœur?
Où sont-ils ? Dans l'air pur, dans l'herbe, dans les roses... Et quand la Mort sur nous mettra son doigt vainqueur, Pourquoi craindrions-nous d'autres métamorphoses?
L.' homme a dit : «Le Seigneur m'a fait à son image. » Homme, insecte orgueilleux, cesse de blasphémer! De tes sens imparfaits reconnais l'esclavage : Concevraient-ils Celui qui les a pu former?
Ce Dieu, que, d'après toi, je renie et j'outrage, Ne l'offenses-tu point quand tu prétends l'aimer? Tu lui prêtes ton cœur, tes haines, ton langage, Et de tes passions tu le veux animer.
Moi, devant sa grandeur je m'incline en silence. Lorsque son soleil d'or sur mon front se balance, J'admire le rayon dont la splendeur a lui ;
Car le soleil est fait de poudre et me ressemble. Mais Dieu, qu'il règne ou non, que saurais-je de lui? Et qui de nous l'insulte, ô chrétien ! que t'en semble?