SURS CM CORDA
S'interdisant la plainte, il eût voulu se taire, Rester, comme ce soir, à contempler les flots, Et croire, malgré tout, qu'il est un grand mystère Que notre âme verra quand nos yeux seront clos.
Mais le rêve incertain, qui calmait son supplice, N'endormait point en lui l'ardente charité ; De l'angoisse éternelle il se sentait complice S'il n'apportait au monde un mot de vérité.
Bien étrange était sa démence!
Quoi! pensait-il, lui, par des vers, Lorsque rien ne se recommence, Rajeunir le vieil univers?
Dans notre main sèche et ridée, La coupe du songe est vidée.
Pour le triomphe d'une idée Qui lutte encor de notre temps?
On a pesé même la gloire :
Inscrire un vain nom dans l'histoire, Quel plaisir creux et dérisoire !
Tout s'estime en deniers comptants.
Et l'art aussi suit la fortune.
Allons, poète, allons, debout!
Laisse la morale importune, Et songe à flatter notre goût.
sursum corda! 89
Nous sommes las de tes névroses, Triste rimeur aux airs moroses; Ton rôle est d'effeuiller des roses Sur le front de l'humanité.
Quitte ton accent de prophète, Viens prendre part à notre fête, Descends de ce sublime faite Où t'eût placé l'antiquité.
Ainsi, dans l'abîme du doute, Bruissait un écho railleur.
Sombres luttes que l'on redoute !
On en sort bien pire ou meilleur.
Et le poète à l'âme austère, Malgré l'angoisse solitaire, Rêvait d'entr'ouvrir à la terre Des chemins nouveaux, éclatants...
Essor tragique!... Une hirondelle Ainsi voudrait à tire-d'aile Entraîner sa race infidèle Qui ne croirait plus au printemps.
Soudain, dans l'ombre douce à demi descendue, Crêpe léger, voilant l'immensité des eaux, Une voix du rêveur troublé fut entendue, Pure comme la brise à travers les roseaux.
ço sursum corda!
Lente, elle s'élevait du côté de la terre, Si distincte, malgré le grand bruit des flots noirs, Qu'elle couvrit bientôt leur tumulte, et fit taire Au cœur qui l'écoutait les plaintifs désespoirs.
Elle disait : « O toi, plié comme l'arbuste, Quand, près de le briser, souffle le vent des mers, Poète, lève-toi, ta douleur n'est pas juste, Car, moi, je n'ai jamais trouvé les cœurs amers.
« Puisque tu veux conduire et relever les âmes, Puisqu'un désir ardent d'idéal t'obséda, Prends ma voix, prends mon nom, mes rayons et mes flamme; Et jette alors bien haut ton cri : Sursum Corda!
« Tu verras qui résiste ou seulement recule. Quand je ne serai plus le grand motif humain, Poète... oh! viens alors t'asseoir au crépuscule, Seul, et les yeux en pleurs, et le front sur ta main. »
Elle se tut. Croyant à l'erreur d'un beau songe,
Lui fils des songes d'or, il dit : « Qui donc es-tu?
Un Dieu?... Mais ils s'en vont. L'homme a mis son mensonge
Dans la bouche des dieux. N'es-tu pas la vertu?
« Sous quel nom t'invoquer? Réponds-moi, doux fantôme ! Que ton accent est purl Où donc l'ai-je entendu? Es-tu femme?... L'espoir t'accompagne... Un tel baume Aux lèvres d'une femme est parfois suspendu.
sur su m corda! 91
« Parle encore!... » Il allait poursuivre sa prière, Quand, descendant du ciel, ô prodige inouï! Belle comme l'aurore à la fraîche lumière, Elle apparut aux yeux du poète ébloui.
C'était bien une femme, en effet, mais si chaste, Si hautaine et si douce en sa sérénité, Que les astres, la terre, et la mer sombre et vaste, L'accueillirent, surpris, d'un murmure enchanté.
Son front semblait trop fier pour aucune couronne. On pressentait, à voir son bras fort et charmant, Le geste qui brandit et le geste qui donne, Et l'étreinte d'amour au long frémissement.
Ses yeux, ses yeux profonds, abîmes de tendresse, Devaient, étant si doux, avoir connu les pleurs : Ce que nous adorons, nous, si pleins de détresse, A toujours, femme ou dieu, partagé nos douleurs.
Telle elle descendait, merveilleuse figure ! Devant ses pas s'ouvraient de lumineux chemins; Et le poète, atteint par cette clarté pure, Enfin cria : « Patrie! » et tendit ses deux mains.
sursum corda!
« Oui, dit-elle, c'est moi !... C'est moi... Je puis encore, Quand toute antique foi qu'un nom sacré décore
Penche au cœur des mortels, — Ainsi qu'on voit le soir, à travers les bruines, Sur le sommet des monts s'incliner les ruines
Des plus hautains castels, —
« Je puis, car nulle bouche encor ne me blasphème, Rallumer dans vos seins l'étincelle suprême
Des éternels espoirs; Faire vivre en luttant, faire aimer les supplices, Faire braver la mort et trouver des délices
Aux plus âpres devoirs.
« Je puis, dans les cœurs bas qui rampent près de terre, due le vin des plaisirs chaque jour désaltère,
Que l'égoïsme clôt, Je puis, moi, soulever, pour peu que je le veuille, Plus aisément que l'air ne soulève la feuille,
Un sublime sanglot.
sur su m corda! 93
« Xul œil n'a mesuré le cercle que j'embrasse, Je façonne à loisir le corps, l'esprit, la race,
Et la religion.
Mais mon nom te suffit. Je suis pour toi la France! On dirait, n'est-ce pas? l'écho du mot souffrance...
Pourtant mon lot fut bon.
« Il fut bon, étant rude et coupé pour ma taille. C'est moi qui vais devant dans la grande bataille
Du progrès rayonnant.
Je veux continuer ce rôle magnifique, Et j'ai peur du sommeil obscur et pacifique
Qui règne maintenant.
« Élève donc la voix, parle à mes fils, poète,
Car je souffre, et, perdus dans le bruit de leur fête,
Ils ne le savent pas.
Parle. .. ils arrêteront, s'ils voient que mon sang coule, Dans les tristes chemins où s'engouffre leur foule,
L'essor fou de leurs pas.
« Tu leur diras : Je viens au nom de la Patrie. Frères, entendez-la! C'est elle qui vous prie...
Ce jour est solennel.
Tous vos vices mesquins, races exténuées, Effacent lentement, là-haut, dans les nuées,
Son sourire éternel.
94 SURSUM corda!
« Vous avez découvert que l'existence est brève, Que la mort, ce néant, succédant à ce rêve,
N'ouvre rien au delà; Et vous avez pensé : « L'heure présente est bonne, « Elle seule est à nous, demain n'est à personne :
« Jouissons, tout est là. »
« Vivre dans le présent, c'est être en décadence. Vingt peuples, délaissant leur antique prudence,
Ont ainsi trébuché; C'est en chantant qu'ils ont glissé dans la nuit noire ; De leurs débris encore — ô leçons de l'histoire! —
L'univers est jonché.
« Décadence !... O Français ! un siècle est peu de chose : Pourtant, depuis cent ans, quelle métamorphose
Dans nos vœux, dans nos mœurs!
La terre, en écoutant, voilà cent ans à peine, Un jour prit pour des voix d'aube encore incertaine
Nos confuses rumeurs.
« On vit comme un reflet d'éternelle lumière; Nous avions fait soudain rayonner la chaumière,
Dans les champs, sous les cieux ; Nos cœurs, tout enflammés d'intentions sublimes, Vers les plus nobles buts et les plus hautes cimes
Volaient, audacieux.
scrsum corda! 95
« Jamais à si longs traits on ne but l'espérance. Avec quel front levé, quelle fière assurance,
Nous parlions de demain !
Nous tracions jusqu'à Dieu, dans le temps et l'espace, Peuple prédestiné, triomphateur qui passe,
Notre royal chemin.
« Nous fondions la vertu, l'amour et la justice; Nous trouvions de la joie au fond du sacrifice,
Même sans nuls témoins.
Nos cœurs se sont lassés de ces biens invisibles; Dans nos seins aujourd'hui, pour qu'ils battent paisibles,
Il leur faut beaucoup moins.
« Ah ! que ne sommes-nous, en ces jours héroïques, Morts comme nous savions mourir alors, stoïques,
Souriant au tombeau, Vaincus des rois ligués, écrasés par leur nombre, Mais vers les nations tendant à travers l'ombre
Un immortel flambeau!
« Ce flambeau, dans nos mains il vacille, ô mes frères! Non, nous ne sommes plus les soldats téméraires,
Chantant au bord du Rhin, Voulant conquérir moins des villes que des âmes, Remplaçant volontiers par des hymnes de flammes
Les lourds canons d'airain.
96 SURS u m corda!
r Sursum Corda!... Là-haut nos cœurs et nos pensées, Vers ce ciel, rayonnant de nos gloires passées,
Ce beau ciel radieux, Ce ciel de France, où semble errer une âme douce Vers qui celui qu'on frappe et celui qu'on repousse
Tournent toujours les yeux.
« Hélas! ce ciel profond, l'on vous dit qu'il est vide, due nul Dieu n'y sourit, que votre cœur, avide
D'espoir, vous a trompés.
Frères, lorsque sa foi s'éteint, un pays tombe. Voyez donc, voyez donc à creuser quelle tombe
Vos bras sont occupés !
« Mais l'infini toujours hante nos cœurs frivoles. On dit : « Je ne crois plus, » et devant mille idoles
On fléchit les genoux.
L'une au moins, la Patrie, est si pure et si belle Que les siècles ont vu presque abdiquer pour elle
Le Dieu fort et jaloux.
« Le culte des Romains, leur vrai culte, fut Rome ; Et jamais sentiment ne fit au cœur de l'homme
Germer rien d'aussi fort.
Leur antique vertu rend leur triomphe juste ; Ils posèrent le trône éblouissant d'Auguste
Sur des siècles d'effort.
sursum corda! 97
« Xul revers n'abattait leur constance obstinée. Imitons-les. Ayons en notre destinée
Cette invincible foi.
Notre œuvre vaudra mieux que leur sombre conquête : Sur le cœur qui consent notre puissance est faite
D'amour et non d'effroi.
« Nous sommes les voyants, les chercheurs, les apôtres ; Quand c'est nous qui crions : « Sursum Corda ! » les autres
Lèvent un front riant; Car ils ont cru soudain voir luire en leurs ténèbres L'étoile qui guidait durant les nuits funèbres
Les mages d'Orient.
« Jetons-le donc, ce cri ! Les échos des vieux mondes Le rediront ensuite avec leurs voix profondes.
N'ont-ils pas répété Après nous : « Dieu le veut ! » dans des âges farouches ? Et, plus tard, nous avons mis dans leur mille bouches
Le grand mot Liberté!
« Vers tout ce qui sourit, vers tout ce qui rayonne, Vers l'Idéal portant l'immortelle couronne,
Seul Dieu qui nous guida, Vers l'art, vers la science aux lueurs souveraines, Vers la fraternité, vers la bonté, ces reines,
Français, Sursum Corda! »
souvE^ms
jouvexirs, souvenirs, c'est par vous que j'existe ! Ma vie est tout entière en votre vague émoi. Dans la nuit du passé, votre écho tendre ou triste Sauve seul du néant cet être qui fut Moi.
Sans vous, qu'en serait-il de mes courtes années,
S'effaçant tour à tour dans le temps éternel,
Et des illusions, si promptement fanées,
Dont l'éclat met une âme en mon corps tout charnel ?
Car il n'est rien de vrai dans toutes les chimères Qui, de leur vol léger, flottent sur mon chemin : Elles sont les reflets, brillants mais éphémères, Du l'univers au fond d'un organisme humain.
Mes sens, miroirs subtils de ces formes sans nombre, Eux-mêmes, je le sais, n'ont point de fixité, Mais changent leurs tableaux, rayonnants ou pleins d'ombre, Comme un fleuve mouvant par sa course emporté.
Dans mon cœur frémissant, dans ma chair douloureuse, Ce qui le mieux échappe à l'incessante mort, A l'évolution puissante et ténébreuse Qui partout en secret active son effort,
C'est ce qui n'est pas moi : l'ineffaçable trace Qu'a gravée en mon sein la foule des aïeux. Ma joie et mes douleurs sont celles de ma race, Et le feu de son âme éclate dans mes yeux.
Que devient donc ma vie en ces profonds mystères ? Où retrouver ce Moi, qui périt chaque jour? O souvenirs! c'est vous, aux heures solitaires, Qui du frêle fantôme esquissez le contour.
C'est vous qui me rendez quelquefois à moi-même, Ombres qui reflétez l'ombre éteinte à jamais, Car vous ressuscitez en un songe suprême Tout ce qui m'a fait vivre et tout ce que j'aimais.
Nés avec chaque larme, avec chaque pensée, Partout où j'ai souffert, partout où j'ai vaincu, Vous maintenez pour moi l'existence effacée, Par vous seuls je peux dire aujourd'hui : « J'ai vécu ! »
Venez donc, souvenirs à l'aile étincelante, Spectres des jours heureux et des paisibles soirs, Venez, pour enivrer mon âme chancelante Des bonheurs disparus et des anciens espoirs.
Vous que le temps revêt d'un invincible charme, O mes meilleurs amis! ô mon plus sûr trésor! Vous paraissez plus beaux à travers une larme, Aussi d'un œil mouillé je poursuis votre essor Au hasard de mes vers, parmi les rythmes d'or.
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Uui donc inventera des syllabes nouvelles, Troublantes pour le cœur comme un parfum pervers, Avec le charme atroce et les douceurs cruelles De nos longs souvenirs en ce vieil univers?
Qui donc découvrira des mots subtils et rares Dont nos fibres tout bas vibrent à se briser, Puisque le sourd écho de nos langues barbares Ne dit point l'infini du songe et du baiser?
L'excès de notre ivresse et de notre souffrance Semble animer la voix des forêts et des flots, Mais nous, pour égaler leur sauvage éloquence, Nous n'avons que l'accent éperdu des sanglots.
Oh! je voudrais trouver des paroles légères Dont le son vague et doux, suave et déchirant, Dise au cœur ce que dit sous les longues fougères La brise qui, le soir, les frôle en murmurant.