LE DESIR
« Si tu me renversais du trône inaccessible
Où les destins m'ont mis, La Douleur et la Mort et le Temps invincible
Te deviendraient soumis.
« Mais je n'ai rencontré, parmi la multitude
Des aveugles mortels, Qu'un seul audacieux dont la fière attitude
Menaçât mes autels.
« Celui-là posséda tous les biens que sur terre
J'inventai pour appâts :
Les trésors, le pouvoir, l'amour plein de mystère
Ont fleuri sous ses pas.
* Pourtant, détournant d'eux sa face auguste et triste,
Bouddha, l'homme divin, Sut que par la folie humaine je subsiste
Et que mon culte est vain.
« Il voulut arrêter l'éternelle hécatombe
Où se plaît ma fureur; Toute vie est à moi, seule avec moi la tombe
Rivalise d'horreur.
« H voulut arracher de ma griffe sanglante
L'adolescent joyeux, L'homme fait, le vieillard à la tête branlante,
Que j'enivre le mieux.
« Il dit : « Mort au Désir!... Tout désir est un leurre.
« Sans cesse inapaisé, « L'homme attend l'avenir, ou se retourne et pleure
« Ce qu'il a méprisé.
« Celui qui dans son sein éteindra l'âpre flamme « Vivra semblable aux dieux,
« N'ayant jamais ni vœux ni regrets dans son âme, « Ni larmes dans ses yeux. »
« Ainsi parlait Bouddha, le seigneur doux et sage ;
Et depuis ce moment Plus d'un astre rapide a marqué son passage
Au fond du firmament;
« Plus d'un dieu s'est levé, pour la pensée humaine,
Dont le trône est tombé.
Moi seul, moi l'Éternel, qui la dompte et la mène,
Je n'ai pas succombé.
« Car je suis le Désir, qui tue et renouvelle,
Père de tout effort :
Sous mon fouet hurle et court l'humanité rebelle...
Je l'entraîne à la mort. »
l'illusion 35
L' ILL LTS/'O-X
J 'ai vu l'Illusion m'apparaitre en un songe, Quand mon cœur, tourmenté par l'éternel Désir, Reconnaissait enfin le vide et le mensonge Des biens toujours fuyants qu'il avait cru saisir.
J'étais las de l'attente et las de l'espérance, Je voulais, oubliant qu'il est un lendemain, Recueillir jour à jour avec insouciance Chaque fragile fleur éclose en mon chemin.
J'enviais le long rêve et la fierté tranquille De l'animal errant sous les bois ténébreux, Qui n'a jamais connu le salaire servile Ni du labeur sans but porté le joug affreux.
J'écoutais, dans l'écho des siècles éphémères, S'élever les accents du seul sage ici-bas, De Bouddha, qui disait : « Renonce à tes chimères, Par ton renoncement cesseront tes combats. »
Et je croyais toucher la sphère souveraine Où sont assis en paix les dieux indifférents, Qui, sans rire ni pleurs sur leur face sereine, Ont vu nos jours amers s'écouler par torrents.
C'est alors que, troublant mon impassible rêve, Au bord d'un ciel en feu surgit l'Illusion, Dans le sang du soleil, sur l'éclatante grève Que trace en l'or des soirs la nue en fusion.
Et sa voix me cria : « Qu'importe la sagesse? Qu'importe la douleur? O misérable humain, Ton néant résigné vaudra-t-il ma richesse? J'ai tes amours, ton ciel et tes dieux dans ma main.
« C'est moi qui t'ai conduit dans la nuit des vieux âges ; J'ouvris devant tes yeux l'espace illimité ; Soumise à tes désirs, j'ai pris mille visages; J'ai, dans ton froid tombeau, mis l'immortalité.
« Parce que tu saignas sur ce chemin de gloire,
Et parce que ton sein se gonfla de sanglots,
Tu cesses désormais d'espérer et de croire,
Tes dieux sont vraiment morts et l'avenir est clos 1
« Pose donc sur ton cœur une invincible armure, Sonde avec un œil sec l'austère vérité... Tu me retrouveras au fond de la Nature, Moi, ton Illusion, — seule réalité!