CHANT V
L'éclair ne brille plus dans les cieux embrasés,
La foudre enfin se tait, et des vents apaisés
Qui tourmentent encor le feuillage du chêne ,
La fureur vient mourir dans la foret prochaine :
Cherchant de ses jardins l'abri mystérieux,
Durant la nuit Philippe erre seul en ces lieux
Où, près de cette reine et si jeune et si belle .
Loin du faste importun qu'il fuyait avec elle .
Aux pénibles travaux, à la pompe des cours
Xaiiuère il dérobait quelques-uns de ses jours ;
11 la trouve partout ! Sous leur épais feuillage
Les arbres, les bosquets ont gardé son image ;
Il a cru respirer, dans un air embaumé,
De son haleine encor le soufQe parfumé ,
Et l'écho des jardins à son âme attendrie
Semble apporter les sons de cette voix chérie !
Malheureux! et peut-être à la main des bourreaux...
Mais que fait-il?... Ses yeux, à travers les vitraux,
D'une lampe qui veille ont aperçu la tlamme :
Il s'avance, il croit voir... C'est l'ombre d'une femme 1
Elle passe, revient et son regard la suit.
C'est elle!... Elle est captive et le sommeil la fuit !
CTIAM CI>QUlKMi:.
11 veut la voir! L'amour (hins son âme l'emporte;
Il part... Vœux supertlusl Debout devant la porte
Le spectre de son fils, une coupe à la main,
De ce fatal séjour lui ferme le chemin !
Osera-t-il braver cette chère victime ?
Son faible cœur encor cherche à douter du crime;
Mais, hélas ! le peut-il ? Rassemblés à sa voix
Les juges vont bientôt interroger les lois;
Il voudrait vainement écouler l'indulgence :
Tout un peuple irrité lui demande vengeance;
Les discours de Luxeuil , ses soins insidieux
Des preuves du forfait ont fatigué ses yeux;
On la dit criminelle, il frémit... mais il l'aime ;
De cruauté parfois il s'accuse lui-même.
Faut-il que, s'imposant le plus atîreux devoir.
Son amour se condamne à ne la plus revoir ?
Non, non! De ses transports Philippe n'est plus maître
On soupçonne Marie?... On s'est trompé peut-être !
Qu'il soit seul avec elle, et son regard perçant
Lira la vérité sur son front pâlissant ;
Il le croit, et son cœur, que le chagrin dévore ,
A besoin d'espérer et de douter encore.
Ainsi de son vaisseau, que la foudre a frappé,
Quand le nocher tremblant, au trépas échappé,
S'élance dans les flots et lutte sur l'abîme
Qui semble en mugissant réclamer sa victime.
Si son œil voit au loin tlotter un mât brisé ,
Ranimant tout à coup son courage épuisé,
Il dispute sa vie à l'horrible tourmente,
Sa défaillante main bat la vairue écumantc.
ly-2 MARIE I)K HKABANT.
Et ses doigts convulsifs, par un dernier effort , S'attachent au débris qui retarde sa mort. Tel Philippe, accablé du poids de sa souffrance Au milieu des douleurs s'attache à l'espérance.
C'en est fait : trop longtemps ils furent séparés ;
Déjà ses pas furtifs ont franchi les degrés ;
Il approche , il s'arrête ; et d'une voix plaintive
Les sons viennent frapper son oreille attentive.
Par l'amour entraîné, de crainte palpitant,
Il écoute... Grand Dieu! c'est son nom qu'il entend
Il cède enfin, il entre... Aux pleurs abandonnée.
Seule, devant la croix Marie est prosternée ;
Elle le voit, chancelle, et, cherchant un appui ,
Vient tomber dans ses bras en s'écriant : C'est lui !
PHILIPPE
Oui, c'est moi, qui fuyant une loi trop cruelle, Séparé d'une épouse et plus malheureux qu'elle. De cris accusateurs, de chagrins obsédé, Ai voulu te revoir !
MARIK
Vous avez bien tardé !
PHILIPPE
Comment d'un peuple entier braver la loi sévère? Je suis époux encor... Mais hélas î j'étais père ! Puis-je étouffer les cris, puis-je affronter les lois De cette opinion (jui rcgne sur les rois?
CHANT CINQUIÈME
Des Français consternés la fureur unanime
Au tribunal des grands a dénoncé ton crime ;
Tout ici le proclame et sert à le prouver;
Eh bien , je donnerais mes jours pour te sauver !
Je devrais te haïr !... Dans mon âme incertaine,
Marie, auprès de toi je cherche en vain la haine,
Mon cœur de tes attraits, de tes vertus charmé ,
A te croire innocente est trop accoutumé ;
Et si c'est une erreur qu'il faut que je déplore,
Je ne puis consentir à l'abjurer encore!
Je me jette à tes pieds I Parle, ouvre-moi ton cœur
Contre toi de nos lois va s'armer la rigueur ;
En butte à leur courroux, de soupçons poursuivie,
A les accusateurs qu'opposes-tu?
Ma vie !
Oui , c'est elle, ô mon roi , que j'invoque aujourd'hui Et contre l'échafaud c'est mon plus sur appui : Faut-il que devant vous j'en retrace l'histoire ? Épouse, ce beau nom fut ma joie et ma gloire, Reine, de ce pouvoir, qui s'offrait à mes vœux , Je n'ai pris que le droit de faire des heureux ; Mère, au front de mon fils, que réclame la France, De mon bonheur futur je lisais l'espérance, Je t'élevais pour vous, et de tous mes discours Son père et son pays embellissaient le cours ; A les chérir tous deux je formais son enfance I... Sire, telle est ma vie !... Et voilà ma défense.
54 MAIUK DK BHAHANT
Hélas! si ton époux devait seul te juger...
Mais j'ai mon peuple ensemble et mon fils à venger ;
De leur voix dans mon cœur j'entends l'affreux muruiurr
Me crier : Ton amour outrage la nature !
Que répondre, Marie? Et toi, que diras-tu?...
L'ambition peut-être égara ta vertu ;
La haine de mon fils dut appeler la tienne :
J'implore ton aveu ! que ma douleur l'obtienne !
N'attends pas qu'aujourd'hui le tribunal des pairs
Te déclare coupable aux yeux de l'univers :
Que servirait l'éclat de tes vertus passées ?
Les preuves du forfait, sur ton front amassées.
De leur poids flétrissant te viendront accabler ;
Je les connais, Marie ! Elles me font trembler 1
Oh ! parle, à mon amour un remords peut suffire :
Tu ne me réponds pas ?
MAIUK.
Je n'ai plus rien à dire!
Je l'avoùrai, Philippe, au fond de ma prison. Succombant sous le poids d'un horrible soupçon , Sans appui, sans repos, de mes larmes baignée, Mon âme à son destin quelquefois résignée , A l'erreur de ce peuple, à son lâche courroux. Opposait en secret le cœur de mon époux : Je me disais souvent : La trompeuse apparence, Le trépas de son fils, les fureurs de la France Lui peuvent ordonner de me livrer aux lois ; Mais il est des témoins dont il entend la voix.
CHANT ClNQllK.ME. 56
Des témoins qui sur lui ne sont pas sans puissance :
Mon amour, son bonheur, et vingt ans d'innocence!
Tel était mon espoir!... Le rêve est dissipé!
Ainsi qu'un peuple ingrat quand Philippe est trompé,
Je ne lui dirai point qu'une haine jalouse
De complots odieux assiégeant son épouse ,
De me perdre à jamais a pu nourrir l'espoir ;
Que sur le cœur du roi mon innocent pouvoir
Au sein de cette cour put irriter l'envie :
Non, Sire! Devant vous , qui connaissez ma vie.
J'avais cru jusqu'alors ne pas avoir besoin
D'un autre défenseur et d'un autre témoin!
Mais près d'un tribunal il faudra me défendre?
Eh bien, j'y paraîtrai ! Mes juges vont m'entendre !
Le Très-Haut me prêtant son immortel secours.
D'une force invincible armera mes discours ;
Ma voix retentira dans la France abusée;
(Jue dis-je? En ce moment peut-être l'accusée.
D'un masque révéré dépouillant l'imposteur,
Fera sous ses regards pâlir l'accusateur !
l'IllLll'['E.
Qu'entends-je? Quoi! Marie, une haine cachée, A tes jours vertueux en silence attachée. Sur le bord d'un abîme aurait conduit tes pas? Malheureuse ! Et pourquoi ne l'accusais-tu pas? Quand la Justice dort, souvent un mot l'éveillé.
MARIK
A mes cris douloureux a-t-on prêté Toreille ?
56 MAKIE DE BRABANT.
Votre peuple, oubliant ma vie et mes bienfaits, N'a-t-il pas cru d'abord au plus noir des forfaits? Et, tout à vos soupçons, n'avez-vous pas vous-même Invoqué de vos pairs la justice suprême ? J'en conviens; quand mes yeux se sont tournés vers vous, J'ai pensé qu'écoutant des sentiments plus doux, Votre cœur détrompé m'offrirait un refuge ; J'attendais un époux!... Je n'ai trouvé qu'un juge! Allez donc sur mon sort faire parler la loi , Sire, et puissiez-vous être aussi calme que moil
PHILIPPE
Oui, tout au tribunal me prescrit de me rendre.
Oui, j'y serai, Marie! et c'est pour te défendre!...
Qu'ai-je dit? Malheureux! Je passe tour à tour
De l'espoir aux soupçons, de la haine à l'amour ;
Je crains la vérité, je la fuis et l'implore;
Je te cherche, et ce cœur, où tu règnes encore ,
De sentiments divers sans cesse combattu ,
Ne peut, en te voyant, croire qu'à la vertu !
Rassure-toi !... Grand Dieu ! qu'ai-je entendu? Je tremble.
Autour de ce palais le peuple se rassemble.
Et, poussant jusqu'au ciel des cris audacieux,
D'un geste menaçant il indique ces lieux;
Écoutons !
Il disait : la foule réunie.
CHANT CINQLIÉMK. ô"
Organe de la haine et de la calomnie.
De moments en moments grossit sous les remparts;
De sinistres rumeurs courent de toutes parts,
Tous les cœurs, tous les vœux semblent d'intelligence :
On n'entend que ces mots : Elle mourrai Vengeance!
Philippe, à cet aspect, tremblant, glacé d'horreur,
Veut disputer Marie à leur lâche fureur ;
Il s'élance... Soudain à ses yeux s'est montrée
Cette femme, au Sina par Dieu même inspirée.
Elle entre, le regarde , et, s'adressantà lui :
l'inspirée.
Sire, de la justice enfin le jour a lui : L'auguste tribunal s'assemble et vous appelle ; Marie attend son sort. Dieu m'envoie auprès d'elle 1 Peut-être voici l'heure où ses maux vont finir : Ce Dieu, qui m'a souvent dévoilé l'avenir, La contemple, et, touché d'une longue souffrance, Au pied de son autel m'a parlé d'espérance; Mes prières", mes pleurs le vont interroger ; Il peut la secourir... Vous, allez la juger î Abandonnez votre âme à la bonté céleste, Faites votre devoir: Dieu se charse du reste!
Lui qui sonde les cœurs, il a lu dans le mien Il est mon seul espoir.
l'inspirée.
Il sera ton soutien'
i.8 M A1{IK D:: liUAHAN t.
() VOUS, témoin fatal des tourments que j'éprouve, Vous, qu'en tous mes malheurs sans cesse je retrouve Si ces lois, que mon bras ne saurait enchaîner, Egaraient leur vengeance et l'allaient condamner? Priez 1 Que Dieu la sauve, et qu'il la justifie! A votre appui sacré mon amour la confie ! Et toi, dont le regard, de mes soupçons vainqueur, M'a rendu ma faiblesse et vient changer mon cœur, Le ciel peut-être encor nous garde un sort prospère ; Pardonne, chère épouse, à la douleur d'un père; 11 dut venger son fils, il dut armer la loi ; Mais sous l'arrêt sanglant il mourrait avant toi!
Le roi s'est éloigné : seule auprès de Marie, La sainte femme alors la console attendrie. Et de ses soins pieux entoure sa douleur.
l'inspirée.
Le Très-Haut, dont la voix m'annonçant ton malheur
M'ordonna de quitter l'asile solitaire
Où je cachais mes jours oubliés de la terre.
Dans mon cœur incertain ne daigne point encor
De sa flamme céleste épancher le trésor;
Mais il m'éclairera! Son bras vengeur se lève!
Reine, rassure-toi ! Ton épreuve s'achève !
CHANT (JNyl IKMK. 59
MAIUE.
Il peut seul ranimer mon courage abattu : Forte de ses bontés plus que de ma vertu. De l'espérance encor j'embrasse la chimère. Reine, je puis braver la mort!... Mais je suis mère! .Te ne dois plus au ciel demander le bonheur; Que pour mon tils du moins il me rende l'honneur; Ou, s'il faut succomber, puisse une voix amie De ma mémoire un jour écarter l'infamie ; Que cet espoir me reste! Et que mon fils n'ait pas A rougir de mon nom en pleurant mon trépas !
l'inspirée.
D'un complot ignoré serais-tu la victime?... J'irai fouiller les cœurs, j'y surprendrai le crime; Mes accents inspirés trahiront son etfroi... Courbe ton chaste front, reine, et prie avec moi.
Du fatal jugement l'heure est enfin venue; Près des murs du château la foule s'est accrue : Villageois, citadins, femmes, enfants, vieillards, A travers les vitraux plongent de longs regards : Tous voudraient voir passer la reine infortunée Dans le fond de leurs cœurs d'avance condamnée: Ils appellent déjà le jour de son trépas; Et ce peuple, naguère accourant sur ses pas. Pour recevoir ses dons, pour admirer ses charmes,
no MARIE DE HRABANT.
Avec la même ardeur vient épier ses larmes.
On voyait s'agiter, courir au milieu d'eux,
Des hommes au teint pâle, au visage hideux,
Qui, de la populace achetant l'insolence.
D'un protecteur caché trahissaient l'opulence :
Dans les cours du château les uns se sont glissés.
Aux colonnes ceux-ci s'attachent enlacés ;
Loin des tréteaux rompus qui sous leur poids s'écroulent,
Avec des cris affreux d'autres tombent et roulent;
Sur leurs corps gémissants on monte, et de la voir
On perd, on ressaisit, on s'arrache l'espoir :
Enfin, heurtés, meurtris, et maudissant l'obstacle.
Tous cherchent le malheur!... C'est encore un spectacle'.
Les grands sont assemblés : l'auguste tribunal En silence rangé n'attend plus qu'un signal. Dans la salle où des pairs la puissance réside. Aux jugements humains le Rédempteur préside : En un pieux ivoire il semble respirer.
Plaindre le criminel, lui dire d'espérer; Et l'homme, qu'aux bourreaux la justice abandonne, Par l'homme condamné, voit le Dieu qui pardonne.
Quelle pompe déroule aux regards éblouis Ce conseil souverain qui doit venger Louis ! Là, je vois resplendir la couronne ducale, La toque du baron, la mitre épiscopale, Les rayons du saphir courant sur les colliers. Les nobles écussons appendus aux piliers. L'hermine des manteaux, la robe d'hyacinthe,
CHANT CINQrif:MF:. Ci
Et l'armure guerrière auprès de la croix sainte.
Non loin fies douze pairs siège le fier Luxeuil ; Son espoir régicide enfle encor son orgueil : Il couvre, en souriant, des regards de la haine La coupe et le poison qui, trouvés chez la reine, Et, naguère, aux barons présentés par ses soins, D'un crime imaginaire infidèles témoins, Viennent, par leur aspect de ses fureurs complice, Du tribunal vengeur égarer la justice.
Philippe à tous les yeux dérobé, mais présent, Contemple avec effroi ce spectacle imposant; Un voile protecteur a caché sa souffrance ; Il est époux, hélas!... Non, il est roi de France : Il est père, et son fils expira dans ses bras!
Enfin, comtes, guerriers, évèques, magistrats, Tous des lois de l'État nobles dépositaires. Du signe de la foi marquent leurs fronts austères; On se lève : Beaumont, haut et puissant seigneur, Qui de les présider a mérité l'honneur. Fait un geste; bientôt Marie est appelée : Elle entre, ses regards parcourent l'assemblée, Puis tout à coup, brillants d'une sainte ferveur. Retrouvent l'espérance auprès du Dieu Sauveur.
Marie a dépouillé la royale parure.
Les rubis n'ornent plus sa blonde chevelure;
Autoiir de son front chaste et pur comme un beau lis.
ii'2 y\\n\E UK r.KABANT.
Un long voile de lin a déroulé ses plis;
Plus de riche collier, de manteau mairnirique!
Jusqu'à ses pieds descend une blanche tunique :
Des joyaux que naguère elle étalait encor,
Elle n'a conservé que le simple anneau d'or,
D'alliance et d'amour image symbohque.
Et d'un bonheur passé précieuse relique.
Offrant un doux soutien à son adversité, La sainte l'accompagne et marche à son côté, Et semble, du Très-Haut imposant mandataire, Joindre un juge céleste aux juges de la terre.
Vers l'accusée alors Beaumont tourne les yeux.
BEAI MONT.
Vous qu'un soupçon terrible amène dans ces lieux. Répondez! Votre nom?
MARIE
Je me nomme Marie.
REAIMONT.
Votre âge?
MARIE
.l'ai vingt ans.
REAUMOXT.
Quelle est votre patrie?