MARIE DE HKABANT
PREMIÈRE SENTINELLE
Le vin réchauffera ta valeur engourdie.
Mais parle, que dis-tu du grand événement ? Souvent, pour tout changer, il ne faut qu'un moment
DEUXIÈME SENTINELLE
On outrageait la reine, elle était innocente.
PREMIÈRE SENTINELLE
La voilà maintenant glorieuse et puissante ; Tous ceux qui Taccusaient tremblent.
DEUXIÈME SENTINELLE
Par saint Déni; .le gage que dans peu tu les verras punis.
PREMIÈRE SENTINELLE
C'est juste ! mui, jamais je n"ai parle contre elle.
DEUXIÈME SENTINELLE
Ni moi. certes 1 La reine est si douce et si belle Que je n'aurais osé soupçonner sa vertu.
PREMIÈRE SENTINELLE
Pour défendre ses jours, moi, j'aurais conduittii !
DEUXIÈME SENTINELLE
C'est le jeune Lymeri n-ii fit {uM'ir le prince !
CHANT SIXIKME. 73
PREMIERE SENTINELLE
11 courut se cacher au fond d'une province ; Mais lui-même aux barons s'est venu dénoncer.
DEUXIÈME SENTINELLE
C'était l'empoisonneur 1 qui l'aurait pu penser?
PREMIÈRE SENTINELLE
On instruit son procès, et sa perte est certaine.
DEUXIÈ3IE SENTINELLE.
Son père est bien à plaindre.
PREMIÈRE SENTINELLE
Il déteste la reine,
DEUXIÈME SENTINELLE
Restera-t-il ministre?
PREMIÈRE SENTINELLE
Oh non pas !
DEUXIÈME SENTINELLE
Sur ma foi.
Il mérite sa chute ; et , si j'étais le roi , En punissant le fils je bannirais le père ; .le te le dis tout bas.
PREMIÈRE SENTINELLE
11 le fera, j'espère.
U MAlUl:: DK lîHAP.AM.
DEr X li:.ME SENTI.NELl.F .
On le disait méchant.
l'HEMlÈllE SENTINELLE.
11 était dur et fier.
DEUXIÈME SENTINELLE
11 doubla les impôts.
PliEMIFlRE SENTINELLE.
C'est un baron d'hier:
DEIXIEME SENTINELLE.
le le vois rarement ; son seul regard m'effraie.
PREMIÈRE SENTINELLE
C'est lui qui des archers avait réduit la paie.
DEl X I ÈME SENT INELLE .
Le roi doit le chasser.
D'une aile du château Un homme sort, caché sous un vaste manteau; D'un chaperon d'azur les plis couvrent sa tète ; Vers le fatal donjon il s'avance: on l'arrête; Des soldats sur son sein les glaives sont dressés : — Qui va là? — Saint-Denis et Vincennes. — Passez.
CHAM SIXIEMK. 75
Au fond de sa prison, étendu sur la pierre , Où la lampe d'airain projetait sa lumière, Eymeri sommeillait : un songe bienfaiteur, Du malheur sans espoir dernier consolateur. Dans un trépas honteux lui présentait la gloire ; La reine, qu'il sauva, conservant sa mémoire, Aux cris accusateurs ne mêlait point sa voix ; Elle seule, à son nom, soupirait quelquefois. Et, d'un doux souvenir honorant la victime , Le plaignait en silence et doutait de son crime! Elle devait des pleurs à qui fut son appui !... Il s'éveille : son père est debout devant lui.
EVMERI.
Que vois-je?
Ll'XElIL.
Malheureux ! lève-loi, le temps presse ! On te juge, et des lois la hache vengeresse S'agite sur ton front.
EYMERI.
Je l'attends sans effroi l
LUXEUÎL.
Veux-tu donc que ton sang rejaiUisse sur moi ? Dans quel abîme affreux ton délire m'entraîne ! Tu m'as perdu, mon fils !
Non. j'ai sauvé la reine.
7G M ARIK DE BHAHANT.
LUXEUIL
Insensé ! penses-tu que mes yeux paternels Te verront, partageant le sort des criminels, Sur ta tête innocente appeler le supplice ? De la mort de mon fils je serais le complice ! Et. quand je remplirais ton exécrable espoir; Quand mon cœur, desséché par la soif du pouvoir. Ferait taire à jamais le cri de la nature ; Quand rien ne trahirait ta fatale imposture; Quel serait mon destin ? Flétri par ton trépas , La route des grandeurs est fermée à mes pas ! Faut-il traîner obscur ma déplorable vie? Voir mes honneurs crouler, et triompher l'envie? Non, j'accours te sauver, et je pars avec toi : Des jours brillants encor se lèveront pour moi ! Leur éclat couvrira mon nom et ma famille : Viens, tout est préparé : les champs de la Castille Accueilleront bientôt nos destins fugitifs ; Viens : l'ombre de la nuit voile nos pas furtifs; Suis-moi !
EYMERI.
Que dites-vous? Quelle est votre espérance? La Castille, mon père!... Elle combat la France!
LUXEUIL
Écoute, et ne crains rien : ses secrets envovés Ont déjà de leur roi jeté l'or à mes pieds; Des projets de Philippe heureux dépositaire, Je puis au Castillan en livrer le mvstère :
Courons vers les honneurs promis à mon espoir ! Comme moi de Marie abhorrant le pouvoir, Sa sombre politique avait proscrit la reine, Et ses complots discrets ont protégé ma haine ; Là, m'attend la fortune! Ici, tout est danger! Pourquoi trembler encor quand je puis me venger? Marchons, et, du passé bannissant la mémoire, Aux drapeaux castillans attachons la victoire!
EYMERI.
Qu'ai-je entendu? Grand Dieu! quel horrible dessein!
LUXEUIL
Viens, les écrits vengeurs reposent sur mon sein.
EYMERI.
Ah ! périsse l'espoir de défendre ma vie ! Que mille fois plutôt elle me soit ravie! Moi, trahir avec vous et la Franco et mon roi? La Franco a mon amour, et Philippe a ma foi! Je garderai mes fers.
LUXEUIL
Es-tu donc las de vivre?
EYMERI,
Eh bien, qu'en m'exauçant votre amour me délivre : Abjurez devant moi vos coupables projets, Je vous suis!... Exilés, mais fidèles sujets. Nous irons, dans les lieux que la ferveur habite, Sous l'obscur vêtement du pieux cénobite,
7 8 MAIilE DK liUAr.AM.
Proslerner à Taulel notre huiuble repentir; Ou plutôt, implorant le trépas du martyr, Courons, guerriers chrétiens, sous les murs de Solime, Payer de notre sang le pardon d'un grand crime!
LUXEliL.
Qu'exiges-tu de moi?
KVMKKÎ.
J'embrasse vos genoux :
De l'abîme entr'ouvert sauvez-moi, sauvez-vous! Infortuné 1 votre àme, un instant criminelle, Ne se ferma jamais à l'amour paternelle; Votre fils, à vos pieds, vous demande un remord ; Mais un nouveau forfait est l'arrêt de sa mort.
LixiaiL.
L'iieure fuit, malheureux!
KV.MKIH.
Je suis prêt à vous suivre :
Mais c'est pour vous sauver que je consens à vivre : Venez, Dieu qui vous voit et pourrait vous punir, Au repentir encore a laissé l'avenir.
ïls sont sortis; déjà des sombres avenues Luxeuil, muet, parcourt les ténèbres connues, Le donjon est loin d'eux, et, sous leurs pas légers,
cil A M S 1X1 KM!:. 7 9
L'écho discret n'a point éveillé les dangers; Tout repose, et la nuit, d'une ombre salutaire, Couvre des fugitifs la marche solitaire.
De la couche royale exilé si longtemps,
Le bienfaisant sommeil, depuis quelques instants,
Épanchait ses pavots sur les yeux de Marie :
Tout à coup traversant l'immense galerie.
Une femme en délire et les cheveux épars,
Pousse des cris perçants et court vers les remparts :
On s'éveille à sa voix, on s'agite, on se lève :
Elle disait : « Soldats, saisissez votre glaive !
« Le coupable, à la mort un moment échappé,
« S'est enfui i Mais Dieu veille, et le crime est trompé!
« Je le poursuis; mes yeux, attachés sur sa trace,
« De ses complots futurs préviendront la menace î
« Volez! « On obéit, on l'écoute, et sa main
Aux soldats étonnés a montré le chemin.
PhiUppe est accouru, Marie est auprès d'elle.
l'inspirée.
Ma sainte mission devant vous se i-évèle! Aux autels de ce Dieu, qui protège vos jours, Des célestes clartés j'implorais le secours : Il m'entend, il m'exauce, il me parle, et mon àme Du souffle prophétique a respiré la flamme : Sur les pas de Luxeuil. qui fuyait ces remparts, .l'ai vu son doigt vengeur appeler mes regards. Adorez, adorez sa puissance éternelle