‹ Poésies de F. AncelotChapitre 30 sur 67 · LE CHAMP DE BATAILLE DE LUTZEN · texte numérisé non relu

LE CHAMP DE BATAILLE DE LUTZEN

J'ai vu s'éteindre au loin les feux mourants du jour;

Glissant à travers le nuage, Des peupliers, épars dans les prés d'alentour, Un rayon de la lune argenté le feuillage ; Tout dort! mais des héros, couchés sous ces sillons, L'immortel souvenir veille dans ma mémoire ; Car en ces champs, foulés par tant de bataillons, Il n'est pas un écho qui ne parle de gloire ! Lutzen est là! Je vois son modeste clocher Qui tinta tant de fois pour tant de funérailles : A mes rêves sanglants qui pourrait m'arracher? N'ai-je pas entendu le signal des batailles? Le tambour bat la charge autour de ces murailles, Le fer frappe le fer, l'acier brise Tacier, L'air frémit, le mousquet s'enflamme, et du guerrier Le plomb court, en sifflant, déchirer les entrailles.

Non ! tout est calme aux champs, tout repose au hameau ;

' Ce dithyrambe a été composé en 1826, sur le champ de bataille même de Lutzen, dans ces vastes plaines où tomba Gustave-Adolphe, et qui furent le théâtre de l'une des dernières victoires de Napoléon, en i 8 I 3 .

lOr. POÉSIES DÉTACHÉES.

Je n'entends près de moi que le cri du corbeau : Son vol pesant s'abat, son aile se reploie, Et cet oiseau des morts, perché sur un tombeau. Semble au marbre muet redemander sa proie ! Je m'approche!... Aux lueurs du nocturne flambeau, Je lis : « Gustave- Adolphe est là sous cette pierre! « Pour ce héros, cher à l'humanité,

« Priez, passant 1 De la prière

« Il a conquis la liberté ^ ! »

J'ai salué ta pierre sépulcrale;

Mais je m'éloigne, ombre royale, Pardonne ! Dans ces champs où tomba ta valeur, Sous ces murs dont la paix relève les décombres, D'un voyageur français la pieuse douleur Cherche d'autres tombeaux, évoque d'autres ombres!

Ici d'un conquérant, pour la dernière fois,

La Victoire indécise a reconnu la voix :

Ici de nos soldats la vaillance inutile

A cueilli dans le sang une palme stérile !

Avançons!... Un guerrier, l'honneur de nos drapeaux,

A trouvé sur ce tertre un glorieux repos :

Le jour fuyait! La nuit jetait son voile sombre

Sur ces champs reconquis où nos soldats armés,

Près des feux du bivouac dans la plaine allumés,

D'un coup d'œil inquiet interrogeaient leur nombre :

Bessières, qu'épargna vingt ans le plomb fatal,

' Traduction Je l'épitaj. le allemaude de Gustave-Adolplie.

POÉSIES DÉTACHÉES. lO'

A travers un double cristal Plongeait un long regard, et sa vue attentive Observait des vaincus la marche fugitive . Un boulet égaré, dans son vol incertain, Le frappe 1... Il ne vit plus qu'aux pages de l'histoire !

Ne pleurons pas sur son destin,

Il est mort après la victoire !

Et toi ^ fils des neuf Sœurs, pourrais-je t'oublier? La France est en péril, tu pars, rien ne t'arrête :

Poursuivant un double laurier.

Tu veux que la patrie enlace sur ta léte La palme du poète à celle du guerrier! Mais de ton noble cœur l'espérance est trompée : Ton nom ne vivra pas dans un long souvenir. Et la mort, en brisant ta lyre et ton épée.

Te dérobe un double avenir !

Vous tous, dont la victoire ensevelit les restes

Auprès de vos mousquets brisés, Sous ces tertres épars, dans ces sillons funestes, Du sang des nations tant de fois arrosés, Soldats, dormez en paix! Le guerrier qui vous pleure Porta souvent envie à votre dernière heure; Quand le bronze à Lutzen arrêta votre essor. Vous ne soupçonniez pas nos misères futures,

' 'SI. Barjaud, fameux dès son début dans la carrière poétique par quelques odes et des fragments d'un poè'me épique, dont Charlemagne était le héros

108 POESIES DETACHEES.

Vous tombiez! mais la France était debout encor;

Vos palmes couvraient ses blessures !

Le Rhin, réfléchissant l'acier de vos armures, Sous vos pas belliqueux s'abaissait, et ses flots Berçaient avec respect l'ombre de vos drapeaux ! Soldats, dormez en paix!... Et toi, dont le génie De revers en revers, de combats en combats, Prolongea, sur un sol disputé pas à pas. D'un pouvoir expirant la terrible agonie, Toi, qui fus un grand homme avant que d'être un roi.

Fier conquérant, couronné par la guerre. Qui, pouvant être un jour Tidole de la terre.

Aimas mieux en être l'effroi !

Ici ton souvenir grandit autour de moi; Ton règne lassera le burin de l'histoire ; Tout dans ces lieux sanglants a gardé ta mémoire. Et l'obscur laboureur y parle encor de toi !

Oui, de ta gloire aventurière.

Du long récit de tes exploits.

Les murs de son humble chaumière

Retentiront plus d'une fois :

Car le boulet qui les décore

A jamais y grava ton nom,

Et l'écho s'épouvante encore

A ce seul mot : Napoléon!

Mais, hélas! moins heureux que ce peuple de bravos. Du sommeil des héros dans ces champs endormi. Tu tombas sans mourir! et tu vis des esclaves

DITHYKAMBES. lOî)

Accueillir tes revers d'un regard ennemi, Dès que tu n'eus plus d'or pour forger leurs entraves ! Ah ! contre les fureurs de ces lâches mortels, Dont l'encens corrompu chercha d'autres autels, Que ton humble cercueil du moins soit un refuge! Guidant nos étendards au chemin de l'honneur , Tu nous donnas la gloire à défaut du bonheur ; Nous t'avons obéil... Que l'avenir te juge!

Quand ton sceptre pesait sur le monde asservi, Quand la France tremblait, de ma lyre inllexible Le silence obstiné peut-être eût poursuivi De ton pou\ oir sans frein la majesté terrible : Mais tu connus l'exil et sa longue douleur, Mais la mort t'a frappé sur un rocher sauvage ; Je te plains ; et ma lyre adresse un libre hommage A la majesté du malheur !

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