‹ Poésies de F. AncelotChapitre 31 sur 67 · LA MONTAGNE DES MOINEAUX · texte numérisé non relu

LA MONTAGNE DES MOINEAUX

Mon char léger, glissant dans la plaine voisine, A tracé sur le sable un rapide sillon ; Il s'arrête, et mes pas gravissent la colline Que dore le soleil de son premier rayon.

Autour de moi la nature s'éveille ; Un hymne universel fête l'astre du jour, Et seul, muet, l'esclave a maudit son retour.

En reprenant les travaux de la veille.

Du Téîègue - qui fuit, dans les champs emporté, La clochette argentine, en passant a tinté ; Il poursuit vers le Nord sa course impétueuse ; Qui donc entraîne-t-il loin des sacrés remparts, Oîi d'un pouvoir récent la splendeur fastueuse,

' Cette pièce de vers a été écrite, eu 1826, sur la colline qui domine Moscou, et qu'on nomme la Montagne des Moineaux. C'est de ce lieu qu'après tant de fatigues et de combats les Français, en 1812, ont enfin salué cette -ville que les flammes allaient bientôt leur disputer.

^ Le Télègue est la voiture de poste en Russie ; elle n'est ni couverte ni suspendue ; mais extrêmement légère, elle vole avec une incroyable rapidité.

DlTllYiiAMliES.

De vingt peuples divers éblouit les regards? Ah! quand des factions la voix tumultueuse S'éteignit, en grondant, sous le sceptre des Tsars, Coupable de ses vœux, que le sort fit des crimes, Au jour de la défaite, à des arrêts vengeurs La révolte vaincue a livré des victimes, Qui doivent de Tobolsk peupler les noirs abîmes ; Est-ce vous qui passez, esclaves voyageurs?

Oui, vers sa prison souterraine, Ce Télèguc emporte un guerrier ; Il fuit, et le bruit d'une chaîne Marque tous les pas du coursier.

Bercé par des songes de gloire, Ce guerrier peut-être à l'histoire Demandait un long souvenir ; Sa valeur rêvait les batailles!...

Et la terre, dans ses entrailles,.

Engloutira son avenir l

Sur ton front dégradé jetant l'ignominie. Infortuné, des lois la sanglante ironie T'a dit : c Gémis vingt ans au fond de ces enfers! i Rassure-toi! Veillant dans ces sombres demeures, Moins cruelle, la mort te laissera peu d'heures Pour maudire la vie et pleurer sur tes fers !

De ces antres brûlants les vapeurs homicides Vont bientôt, sur tes traits livides, Laisser l'empreinte du trépas.

n2 DITHYRAMBES.

L'espace fuit ! . . . savoure encore La douce clarté de l'aurore :

Tes yeux ne la reverront pas.

Mais dans les champs d'azur que sa lumière inonde,

Poursuivant sa marche féconde, Le soleil a des cieux rempli l'immensité ; Et ses feux, caressant l'or de mille coupoles, Ont déjà suspendu des milliers d'auréoles

Au front de la sainte cité.

Voilà Moscou ! Sa pompe à mes yeux se révèle ! L'incendie enfanta cette cité nouvelle : Ces palais rajeunis, ces dômes éclatants, Elancés dans les airs, sans le secours du temps, Du Phénix radieux me retracent l'image ; Quand cet oiseau, mourant pour renaître immortel, Dans les feux du biicher, qui se change en autel, Retrempe les couleurs de son ardent plumage.

Du fleuve sinueux, dont les mille détours De la ville des Tsars baignent Tenceinte immense, Naguère la Victoire ensanglanta le cours. Le souvenir voltige au sommet de ces tours, Et devant moi le passé recommence.

Je les vois ces drapeaux, dont les plis conquérants Ont flotté sur le Nil, le Danube et le Tage! De leurs lambeaux sacrés qui couronnent vos rangs. L'ombre \ictorieuse er.vahit ce riva2;e,

DITHYHA.Mr.E8. 113

Français! Et la Moskwa, dans ses flots transparents, Des héros d'Austerlitz berce, en grondant, l'imase.

La terre a retenti sous leurs pas mesurés : Des pénibles travaux ils chassent la mémoire ! Du Kremlin, à leurs yeux, brillent les toits dorés,

Et, sur leurs fronts décolorés, L'Espérance rayonne auprès de la Victoire.

Le bronze a décimé leurs nombreux bataillons :

A ces débris vivants de nos ^^eilles milices,

A peine, pour couvrir leurs vieilles cicatrices,

Les combats ont laissé de glorieux haillons :

De Mojaïsk en feu la cendre les décore ;

Dans ces plaines de sable, où la faim les dévore,

Le soc n'a point creusé de fertiles sillons ;

Et le mousquet noirci dans leurs mains fume encore!

Qu'importe? un gai refrain a salué l'aurore ;

Ils chantent... et l'écho de ces hameaux déserts,

De leur patrie absente a répété les airs.

Déjà, prompts à franchir les champs qu'elle domino, Les légers escadrons ont franchi la colline : Quel immense horizon s'étend devant leurs pas ! Voilà donc la cité, prix de tant de batailles! Ah! pour la contempler, arrêtez-vous, soldats! Peut-être vos regards, errant vers ces murailles. Demain les chercheront et ne les verront pas !

Immobile, les yeux attachés sur sa proie,

ll'« nnilYHAMlJKS.

Napoléon debout rôve, triste et vainqueur : Un sinistre présage, en passant dans son cœur, Ne laisse au conquérant qu'un triomplie sans joio. Où sont les députés qu'attendait son orgueil,

Et les clefs de la ville sainte?

Dos portes de Moscou nul ne franchit le seuil : Kt tout se tait dans cette vaste enceinte,

Muette comme le cercueil.

Contre lui désormais qui pourrait la défendre? Ses champs sont envahis, ses guerriers ne sont plus! Ces clefs qu'à ses genoux apportent les vaincus, Jamais Vienne et Berlin ne les ont fait attendre ! Son geste impatient accuse leur retard ; Il s'arrête pensif au milieu de sa gloire,

Et de ces murs, qu'embrasse son regard, Le silence de mort menace sa victoire !

Hélas! un seul jour a passé ; Dans le Kremlin soumis, appuyé sur son glaive, D'un trône universel il prolongeait le rêve.

Et le rêve s'est effacé 1 La ilamme a dévoré sa conquête stérile : Temples saints, vieux palais, antiques monuments, Vous n'offrez à ses yeux que des débris fumants.

Et sa victoire est sans asile !

Eh quoi! Napoléon, ton courage inactif Au fond d'un château solitaire, Sous le poids du malheur languirait-il captif' De ton génie encor le monde est tributaire !

DlTllMlAMliLS. I

Lt've-toil... Qifai-je vu?... Du vainqueur de la lerre l'u cri vengeur poursuit le traîneau fugitif! Il passe!... et tous les rois rappelant leurs injures, Au bruit de ses revers méditent des parjures!

Ainsi, sur la montagne, aux rayons du malin. Vers un temps qui n'est plus égarant ma pensée, ( ) France ! ô mon pays ! de ta gloire passée

Je réveillais l'écho lointain.

Peut-être de tes fils, au fond de ces vallées, Ma voix consolera les ombres exilées :

Loin de ton doux soleil, de tes fertiles champs, Ton nom seul à mon luth arracha quelques chants : Et quand, de la Mosk^va parcourant les rivages, Dun peuple sans passé j'épiais l'avenir, Dans ses vastes cités, dans ses forêts sauvages

J'interrogeais ton souvenir!

Je l'ai trouvé partout!... Aux portes de l'Asie Il veille, il parle seul aux mortels inspirés ; Et sur ces bords longtemps des Muses ignorés,

Il a semé la poésie.

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