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Ce grand jour, tu le sais, ouvre, depuis six ans, Aux escrocs leur prison, la bouche aux courtisans ; Et, larrons ou flatteurs, les uns comme les autres, Pour repeupler leur poche ont les yeux sur les nôtres.
Or, ce mois, tant vanté des poètes rêveurs, Beau des célestes dons, des royales faveurs, Fait éclore et briller, sous ses mains printanières, L'églantine aux buissons, des croix aux boutonnières, Et, semant dans les prés saphir, perle et rubis, Il émaille à la fois nos champs et nos habits.
Le jour était venu de l'averse étoilée.
Par un profond souci la figure voilée,
Un ministre grattait son front pour deviner
Quel frac son ordonnance allait enrubanner :
Car, de ces trente croix, que la chancellerie
Pour faire trente heureux livre à sa seigneurie,
Une restait encore, et, du moins une fois.
Le ministre voulait qu'on approuvât son choix.
Dans ses yeux tout à coup quelle joie étincelle? C'est que, parmi les noms qu'un registre recèle , Un nom à ses regards brille, et son choix est fait! Il a sonné. — « Monsieur, écrivez au préfet « Qu'au fond de sa Bretagne un grand talent végète, ft Que n'a jamais prôné la plus mince gazette. « Qui, pauvre et méconnu, mais ne demandant rien. « A pourtant fixé l'œil du roi comme le mien : « D'un tardif souvenir Sa Majesté l'honore.
iMi KIMTUKS.
u Kl de la noble croix, par mes mains, le décore ; u Allez, et prenez soin que vingt journaux divers u De notre découverte instruisent l'univers. »
La lettre part'. — Bientôt, embouchant la trompette, Le Moniteur raconte, et le Vert-Vert répète Que des nouveaux Colbert les regards vigilants, Pour les mettre au grand jour déterrent les talents : On en parle à la chambre, on pérore, on s'enflamme La gauche est confondue, et le centre se pâme ; Aux vapeurs de l'encens on voit tout le conseil S'enfler comme un dindon qui se gonfle au soleil : La France n'eut jamais un si grand ministère, Et Cormenin lui-même est réduit à se taire !
Mais le temps a marché ! ... La poste marche aussi ! . . Et le préfet répond.
— « Juste Dieu! qu'est ceci?
« A crié l'Excellence en parcourant la lettre : « Scandale que le ciel n'aurait pas dû permettre, « Sois ignoré du moins ! »
— Et le fatal papier S'embrase, et joint sa cendre aux cendres du foyer.
Qu'est-ce donc qu'avait lu l'infortuné ministre? Cet homme, dont le nom brillait sur son registre, Depuis plus de trois ans, hélas, il était mort! Que faire de la croix? .. Ma foi, tirer au sort!
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r.ar il faut la placer!
— Les commis se rassemblent.
Tous les fracs sans ruban s'avancent, les cœurs tremblent. L'espoir fait palpiter le vaniteux troupeau ; On agite les noms jetés dans un chapeau ; Et, non moins qu'un ministre en sottises fertile. Le sort va décorer l'habit d'un imbécile.
Au nouveau chevalier portez armes, soldats! Puis, dès qu'aura sonné l'heure de son trépas, Vous viendrez sur la fosse où doit dormir sa gloire, D'un parfum de cartouche embaumer sa mémoire !
Qu'en dis-tu, cher docteur? Tu me parais tenté De ne voir là qu'un conte en riant inventé? Détrompe-toi ! Je peux d'un indulgent mystère Envelopper un sot, avec son ministère.
Mais quand je dis : C'est vrai ! si l'on répondait : Non ! Aux brocards du public je jetterais leur nom.
— Il n'en est pas besoin! Décorer la sottise,
C'est un tort!... mais des sots le nombre l'autorise : Aux pauvres gouvernants il le faut pardonner ; Sait-on toujours qui prend ce que l'on veut donner?
— On le sait, mon ami, quand, d'une main prodigue, On sème les rubans pour récolter l'intrigue ; Quand une croix fait taire un orateur vénal ; Quand on en livre dix pour corrompre un journal ; Quand d"un signe d'honneur, devenu marchandise. On couvre les méfaits d'un croquant (pi'on méprise.
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Et ne m'accuse pas de noircir mes tableaux ! Comme l'orage gonfle et tourmente les flots, Par tant d'abus honteux dans les cœurs amassée, La colère, en grondant, soulève la pensée, Lorsqu'on voit au grand jour piaff'er ces chevaliers Que la corruption fabrique par milliers.
Celui-ci, pamphlétaire à la parole ardente. Avait armé du fouet sa haine indépendante : Nos ministres récents, visirs improvisés. Inclinaient sous ses coups leurs fronts stygmatisés ; Frappant la simonie, aux publiques huées Il dénonçait les croix par eux prostituées!... Et la croix tout à coup, parant l'âpre railleur, Rougit le frac usé qu'il doit à son tailleur! Vers ceux qu'il flagellait il vint, la main tendue, Et leur mépris marqua sa poitrine vendue.
Cet autre fut orné du glorieux ruban
Le jour qu'au tribunal il livra son bilan :
On voit des décorés qui n'ont rien fait sans doute ;
^lais celui-là, du moins, il a fait banqueroute.
Contemple ce monsieur, Janus des gazetiers. Dont l'appétit glouton broute à deux râteliers ! Sur des tons opposés variant son antienne. Bleu dans le Moniteur^ blanc dans la Quotidienne, Il est à qui l'achète, et, d'un air convaincu. Démolit pour six francs son travail d'un écu : Eh bien, nos gouvernants l'ont tiré de son bouge,
Kl'lTUKS. l'.r
Va le traînent en laisse au bout d'un ruban ruui:e.
Mais je m'arrête! Irai-je offrir à tes regards
Tous ces enrubannés, les uns, adroits bavards
Qui viennent dans la chambre assiéger la fortune,
Et ramassent des croix au pied de la tribune?
Les autres, vieux commis dont on pare l'orgueil
Parce qu'ils ont usé le cuir de leur fauteuil?
Cet homme, amant vénal d'une antique élégante,
Qui, flattant du mari la sottise intrigante,
Sous une double face obtient un double appui,
El, bien nourri par elle, est décoré par lui?
Ces sultans brevetés, monarques des coulisses.
Pour qui tombe la croix du jupon des actrices?
Ces boutiquiers gonflant leurs poitrails anoblis,
Plus fiers que les vainqueurs d'Arcole ou d'Austerlitz?
C'?ux-là, soir et matin, promenant par la ville
L'insigne dont on paye un quart de vaudeville?
Et ceux-ci, de scandale habile trafiquants,
Décorés pour avoir menti dans tous les camps?
Non! j'écarte mes yeux d'un tableau qui m'irrite : Et puisque, par hasard, rencontrant le mérite, De ces travaux heureux, par ton art entrepris, Nos ministres ont su te décerner le prix, .le veux de ma censure oubliant l'amertume, Les louer I — Une fois, dit-on, n'est pas coutume.
Va pourtant, mon ami, je te répète encor : Qu'importe qu'enchâssé dans l'argent ou dans l'or,
L'éblouissant émail sur ton habit scintille?
Les transports d'une mère à qui tu rends sa fille ;
Les doux regards sur toi descendus de ces yeux
Que ta main a rouverts à la clarté des cieux ;
Les vœux reconnaissants, pur et sincère hommage
Dont j'ai vu l'indigence honorer ton passage;
Sa joie à ton aspect, ses bénédictions ;
Voilà tes croix, à toi, tes décorations!
Sois-en fier ! — Le temps marche et brise les fétiches
Un jour, tous ces cordons, mensongères affiches
Qui trompent nos regards en les sollicitant,
Disparaîtront!... Déjà l'on nous en montre tant.
Que, détournant sa vue, à bon droit fatiguée,
D'une distinction salie et prodiguée.
L'honnête homme se fâche, et qu'il serait, je crois,
Tenté de saluer ceux qui n'ont pas de croix.
-^y^^ro-