‹ Poésies de F. AncelotChapitre 43 sur 67 · K PI TU ES · texte numérisé non relu

K PI TU ES

On voyait, à l'aspect de glorieux travaux, Toute la France émue éclater en bravos, Et, du poète heureux consacrant la mémoire, ]\Iille échos prolongeaient le bruit de sa victoire.

Mais, hélas ! des travaux pour la gloire entrepris Un dédaigneux silence est maintenant le prix ! Reprends ton galoubet, et laisse-là ton livre : Pâlit-on sur des vers pour les vendre à la livre?

Iras-tu, pour voir naître un sourire moqueur, Scruter, en les sondant, tous les replis du cœur? Dans une longue étude observant tes modèles, Tenter de nos travers des peintures fidèles ? Ou, du fond de l'histoire évoquant le passé. Dans un vaste tableau, par ta plume tracé, Des grandes passions et des grands caractères Sous les yeux du public dérouler les mystères? Que te reviendrait-il de ces travaux hardis?

Est-ce qu'ils comprendraient tous ces jeunes dandys.

Des marquis d'autrefois ignares parodistes?

Et que ne diraient point ces imberbes feuillistes,

Eunuques envieux, barbouilleurs de papier,

A qui leur impuissance infligea leur métier?

Tu les verrais bientôt te prodiguer l'outrage ;

Ignobles Triboulets, cracher sur ton ouvrage ;

De ces illustres morts, qu'ils n'ont jamais compris,

Pour t'écraser vivant, exalter les écrits.

Et. sur tes plus beaux vers, que leur venin pollue,

E14THES. :.M»i

Sauter en grimaçant pour amuser la rue.

Livre, puisqu'il le faut, à de plats quolibets Des tableaux fugitifs, d'éphémères couplets, Mais n'abandonne point au scalpel de l'envie Ces œuvres où l'on jette et son âme et sa vie! Garde-les pour le jour, qui peut-être luira, Où du chaos enfin un public sortira ; Oij de nobles esprits, d'une voix énergique, A d'austères devoirs rappelant la critique. Et lui montrant les arts penchés vers le tombeau, En place d!un poignard, l'armeront d'un tlambeau. Alors, comme aujourd'hui, tu trouveras sans doute Un bandit littéraire, embusqué sur ta route. Ses feuilletons en main, prêt à te détrousser? Qu'importe? Il faudra bien qu'il te laisse passer, Si l'amour des beaux-arts, la sainte poésie. De nos cupidités domptant la frénésie.

Ont, malgré nos dandys et nos industriels. Du talent parmi nous relevé les autels! Car il faut au poète un pubhc qui l'écoute. Qui sache quels eiîorts un noble écrit lui coûte, Et qui ne vienne point achever des marchés, Causer du trois jjour cent ou des /or^« détachés, Aux lieux où le génie étalant ses merveilles Charmait de nos aïeux l'esprit et les oreilles.

Hélas! renaitront-ils ces temps, déjà si loin, Où, plaisir des salons et leur premier besoin, Les lettres éveillaient d'ardentes sympathies?

202 ÉPIÏRES.

Les appétits grossiers les ont anéanties.

Cherchez donc aujourd'hui quelques salons ouverts

Au culte de l'esprit, des arts et des beaux vers!

Il n'en est plus! — Du moins, accueillie et fêtée,

De la proscription la musique exceptée,

Promène, diras-tu, ses bémols triomphants;

En petits Amphions transforme nos enfants;

Le concerto renaît ; la sonate pullule ;

Le perfide piano s'amoindrit, dissimule.

Pour envahir Paris de l'un à l'autre bout ;

Il s'est fait si petit, qu'il est entré partout !

— Oui, la musique, ami, sans trouble et sans partage,

De ses défuntes sœurs usurpe l'héritage :

Son règne à nos salons offre un tel agrément!

On y peut être ignare et bète impunément.

Quand le violon grince, ou que le chanteur crie,

Plus d'entretiens piquants, de fine causerie!

Dès qu'on parle d'esprit la musique répond :

« Des oreilles, messieurs! — Et Dieu sait s'ils en ont!

Eh bien! je l'avoûrai, voilà ce qui m'irrite! Plaire aux sens qu'on caresse est le premier mérite ; Rien pour l'intelligence et pour l'esprit ! — D'accord ! Nous nous rendons justice, et les absents ont tort.

Puisque amuser sufiit à l'époque où nous sommes, Amusons ces enfants qui se disent des hommes ! On doit à l'auditeur mesurer ses discours ; N'est-il pas fatigant de parler à des sourds? Et que sait-on? Malgré les colères superbes,

Et les airs dédaigneux des gazetiers imberbes.

Le pauvre vaudeville, en butte à leur dépit,

Peut-être n'est-il pas si bète qu'on le dit!

Sous ses légers couplets, dans ses pièces futiles,

N'a-t-il jamais caché quelques leçons utiles?

Sa prose, égayant ceux qu'ennuîraient les grands vers,

N'a-t-elle donc jamais gourmande nos travers?

Et, sur l'étroite scène, un moment agrandie,

N'a-t-on point quelquefois trouvé la comédie?

Le fait est rare... Bien!... mais serait-il nouveau?

Laissez donc là le cadre et voyez le tableau !

Qu'importe le théâtre où la muse est guidée?

Tout ouvrage a son prix s'il renferme une idée.

Au temps où nous vivons je sais qu'on en voit peu. Et qu'à nos détracteurs nous faisons bien beau jeu. Si nous pouvions du moins, pour égayer nos drames, Fustiger librement, à grands coups d'épigrammes. L'époque qui broda tant d'honnêtes larrons. Et sur Vair des Pierrots chansonner ses barons? Mais la censuie est là, flatteuse insatiable, Qui, si le Diable paye, encensera le Diable, Et ne permettra point qu'un mépris mérité A la face des sots jette la vérité.

A de minces croquis il faut donc nous réduire ! On ne sème en un champ que ce qu'il peut produire ; Et maintenant, cher Paul, tout ne nous dit-il pas Que nous devons serrer les branches du compas? Lorsqu'il veut crayonner des esquisses fidèles. L'artiste prend d'abord mesure à ses modèles.

•.>(»'. KIMTHKS.

Eli bien! autour de toi promène tes regards ! S'amoindrir est le sort commun à tous les arts : I.e sculpteur le subit, ainsi que le poète. Vois-tu de tous côtés briller la statuette? Notre temps l'adopta; c'est là ce qu'il lui faut! Les grands hommes du jour ont vingt pouces de haut Et, s'il pouvait renaître aujourd'hui, Michel-Ange Moulerait de^ banquiers ou des agents de change.

Uaphael et David seraient-ils plus heureux? Non! Parmi nous, ami, point de place pour eux! De quoi leur serviraient leurs études austères'? En auraient-ils besoin pour peindre des notaires? De leurs vastes tableaux qui donc s'occuperait? Où les logerait-on, quand on les comprendrait? D'espace et de soleil nos Vitriives sont chiches : Au lieu d'appartements on nous construit des niches, Elégants étouffoirs où l'on peut demeurer A la condition de ne pas respirer.

Tu vois ce qu'ont produit tant de métamorphoses! Tout s'est rapetissé chez nous, hommes et choses. Nous n'avons point choisi l'époque où nous vivons ; Songeons donc aux lecteurs lorsque nous écrivons : Il faut des mets légers aux estomacs débiles ; Au public de nos jours donnons des vaudevilles.

Août 18 37,

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