‹ Poésies de F. AncelotChapitre 44 sur 67 · AU BUDGET · texte numérisé non relu

AU BUDGET

Attaqué vivement, chaudement défendu, Tu sors enfin bien gros, bien enflé, bien dodu, Desmainsqui,touslesans, lèvent, danslesdeux chambre? Cn impuissant scalpel sur chacun de tes membres! En vain, pour l'amoindrir, enfant de nos sueurs, Promenant dans tes flancs d'indiscrètes lueurs, Os mains ont essayé d'en sonder les abîmes : Beau de graisse et d'orgueil tu t'offres à mes rimes ! Permets donc qu'un moment nous arrêtions tes pas, Nous qui te nourrissons et ne te mangeons pas.

Quand tu te dresses fier de ta carrure immense. Tout bas, mon cher budget, je ris de ta démence, Et je crois voir ce bœuf, colosse monstrueux, Qui, le corps surchargé d'ornements fastueux. Par ses futurs bourreaux, ignoble caravane. Pompeusement conduit, dans nos murs se pavane. L'orgueil aussi l'enivre ; il hante les palais ; H a ses courtisans, ses flatteurs, ses valets; Mais le vorace essaim qui l'entoure et l'assiège

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Pour lui bientôt se change en funèbre cortège : [l meurt frappé par ceux qui l'ont tant caressé ; C'est pour les mieux nourrir qu'on l'avait engraissé! Vois-les, s'armant de crocs, de pinces, de tenailles, Déchiqueter son corps, et fouiller ses entrailles ! Tous veulent dans ses flancs enfoncer leur museau : Ils se disputeront jusqu'au dernier morceau ; Puis, les bourreaux repus attendront que l'année, En ramenant pour eux cette heureuse journée, A leur faim renaissante offre un autre bœuf gras !

Eh bien, plus gros que lui, comme lui tu mourras! Ces hommes dont la voix te caresse et t'encense, Qui d'un long cri d'amour saluaient ta naissance, Tu les verras demain, famélique troupeau. Comme une meute à jeun, se ruer sur ta peau.

A ce funeste sort tu ne crois pas peut-être? On est si confiant alors qu'on vient de naître ! Ouvre un instant l'oreille et les yeux! Je voudrais Faire sous tes regards passer quelques portraits.

Quelle est cette calèche, élégant équipage, Qu'emporte en bondissant un rapide attelage? Qui donc dérobent-ils à nos yeux étonnés Ces deux chevaux pareils, si richement ornés? C'est peut-être un guerrier chéri de la victoire? Son épée a gravé son nom dans notre histoire. Et la France, honorant le soutien de ses droits, D'une noble opulence entoura ses exploits?

EPITRES. -^o:

Non ! Qu'importe qu'un homme ait brave la mitraille Et versé tout son sang sur les champs de bataille"? Un député du centre, orateur turlupin, Au fils du héros mort marchandera du pain ! Mais un croquant, vieilli dans de sales intrigues, Trouve les députés et les budgets prodigues. Celui-ci qui, du haut de son char insolent, Laisse tomber sur nous un regard nonchalant, Habile entremetteur d'impures aUiances, Tient auprès du pouvoir marché de consciences : A l'honnête courtier, si j'en crois ce qu'on dit, Une secrète caisse ouvre un vaste crédit ; Plumes, boules, serments, et discours, et silence. Par lui tout est pesé dans la même balance ; 11 achète au rabais, et paye argent comptant ; Et bientôt il pourra, riche, fier et content, De son négoce heureux cuvant les infamies, Vivre dans son hôtel de ses économies.

Pourquoi ces cris plaintifs, ces douloureux accents,

Par tant de malheureux exhalés tous les ans?

Ils maudissent leur sort, et notre indifférence

Élève un mur de glace entre eux et l'espérance.

Après vingt ans de zèle et d'efforts assidus.

Les modestes emplois, si longtemps attendus.

D'un utile travail récompenses obscures,

De nos législateurs gorgent les créatures.

Les vois-tu ces ventrus tendre leurs larges mains?

Au talent sans appui fermer tous les chemins,

Car leurs fils, leurs neveux, leurs cousins les obstruent?

vos KPITIIES.

Avec quel appétit sur leur proie ils se ruent! Puisque tout leur est bon à ces vendeurs de lois, Puisque places, honneurs, malgré les plus saints droits Tombant pour prix d'un vote au sein de leurs familles Repaissent les garçons et vont doter les filles, France, pour gouverner s'il te faut des bavards, Tu ne devrais au moins choisir que des bâtards.

Approchez, visiteurs de monuments gothiques ; Dénicheurs prétendus de manuscrits antiques ; Inspecteurs de haras, d'écoles, d'hôpitaux ; Regratteurs de vieux murs et de vieux chapiteaux , Du midi jusqu'au nord, en de molles voitures. Promenez, au printemps, vos douces sinécures; Savants conservateurs, je crois qu'en voyageant. Ce que vous conservez le mieux, c'est notre argent.

Où va cet homme noir qui gravit cinq étages? Est-ce un législateur mendiant des suffrages? Un futur immortel eu quête d'une voix?

Non, à sa boutonnière on voit briller deux croix. Et je l'ai reconnu, c'est un ministre!,.. Il grimpe Soutenu par l'amour, vers le grotesque Olympe Où trône la Critique au fond d'un vieux fauteuil : Du noble postulant qu'est devenu l'orgueil? Son langage est tout miel, sa voix est presque tendre ; On se rapproche, on cause, on va bientôt s'entendre. L'actrice qui fait luire aux yeux de monseigneur. Après ses longs travaux, un rayon de bonheur, Du malin feuilleton innocente victime.

El'lTlltS. -200

Hiiliii \ a savourer un encens légitime !

Quelques milliersd'écus — prisauxfondsdes beaux-arts —

Du terrible Aristarque éraousseront les dards,

Et, ce soir, monseigneur pourra chez sa maîtresse

Compter juste quel prix nous coûte une caresse.

Gloire à ce général!... Je demande pourtant Quels exploits l'ont poussé vers ce poste éclatant'.' De la chambre élective il usa les banquettes, Et chaque session grossit ses épaulettes. .Jadis le canon seul faisait des généraux : Nos chambres aujourd'hui fabriquent des héros ; Nous ne les jetons plus en de si nobles moules, Et pour eux les boulets se sont cliangés en boules.

Comme il est bien logé, comme il est bien nourri.

Ce garçon à l'œil vif, au teint frais et fleuri !

Sur son front radieux le bonheur étincelle ;

On cite ses dîners, ses meubles, sa vaisselle,

Son cheval andalous qui piaffe en l'attendant.

.Te l'ai vu moins heureux! — Auteur indépendant,

Il rêvait un laurier dans une humble mansarde.

D'un œil plus doux enfin le destin le regarde :

Sans doute le pays, qu'honorent ses travaux,

.Joignit l'or à l'encens, la richesse aux bravos!

C'est justice 1 Profit et gloire à qui travaille !

— Non ! Le rêveur austère eût vieilli sur la paille ;

Mais, en de longs pamphlets, censeur âpre et mordant.

Il a fait du conseil trembler le président ;

Et maintenant, flatteur de toutes les bévues.

210 KPITHKS.

De sa prose menteuse inondant trois Hevucs, Il passe, l'épigramme ou l'éloge à la main, Des gouvernants du jour à ceux du lendemain. Qu'importe à l'homme adroitqu'un pouvoir naisse ou meure Les ministres s'en vont, mais la caisse demeure.

De tes frères défunts voici les familiers : Respect à ces messieurs, écrivains négriers Qui courent, à tes frais, sur un lointain rivage, Enfants d'un peuple libre, admirer l'esclavage.

Vois-tu cet homme armé de ses ciseaux tranchants? Ainsi que le faucheur abat l'herbe des champs, 11 va coupant les mots, et tondant les idées : Grâce à lui la sottise a ses franches coudées, Et compte sur l'appui d'un être intelligent Payé pour être absurde, et gagnant son argent.

Eh bien ! mon cher budget, tu pâlis, tu t'effraies !

Et je n'ai dévoilé qu'une part de tes plaies!

Hélas! que dirais-tu si j'allais dénombrer

Le troupeau de gloutons prêt à te dévorer?

Mon épître bientôt s'enflerait en volume.

La fatigue déjà fait reculer ma plume :

Non, je n'offrirai point à tes yeux consternés

Ces journaux, grâce à toi, vivant sans abonnés ;

Ces préfets ramassés au milieu des coulisses;

Ces rimailleurs connus de toutes les polices ;

Ces quinze hommes, toujours les mêmes, et toujours

Tiraillant, s'arrachant un pouvoir de huit jours.

Ces mendiants brodés, l'an passé démocrates, Pour t'atteindre plus tôt courant à quatre pattes ; Ces marchands de mots creux, cumulards éhontés, Poussant du pied l'échelle après qu'ils sont montés ; Ces messieurs qui, mettant leur gazette à l'enchère, A la peur d'un ministre arrachent une chaire, Et, déclarés savants sur un beau parchemin, Apprennent aujourd'hui, pour enseigner demain ; Ces dandys endettés qu'on change en diplomates Payés pour que l'Europe admire leurs cravates ; Et ces grands directeurs qu'une subvention Crée, en moins de cinq ans, seigneurs d'un million.

Tu ne saurais la fuir cette meute vorace Qui flaire les budgets, et les suit à la trace : Mais, du moins, diras-tu, parmi tant d'affamés. Il est de nobles cœurs, des esprits renommés, Qui ne prosternent point leur fière intelligence? J'irai, de leur retraite écartant l'indigence, Leur porter un tribut qu'ils ne demandent pas. Et le bonheur près d'eux va fleurir sur mes pas.

Tu le crois, cher budget, hélas! et tu t'abuses! Jadis tes devanciers étaient connus des Muses, Je le sais, et moins gras que toi, moins opulents, Ils allaient aux besoins disputer les talents ; Le pouvoir qui régnait alors sur notre France N'avait point dans son coffre enfermé l'espérance, Et l'or dont le pays noblement le dotait. Dans les royales mains jamais ne s'arrêtait ;

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