PROMENADE DANS PARIS
Ami fidèle et sur, si longtemps attendu, D'Alfane ou de Bavard tu n'es pas descendu K Je le sais, mais qu'importe à ma reconnaissance? Je chante le mérite et non pas la naissance. Quel que soit donc le sort de tes obscurs aïeux, Je t'écris, et pour toi mes vers capricieux Des tragiques fureurs oublîront le délire : On écrit sans façon à qui ne peut nous lire.
Si de maître et d'asile un jour t'a fait changer, De tes nouveaux devoirs le joug sera léger, Ne crains rien! Le destin qui m'a livré ta vie, A de rudes travaux ne l'a point asservie ; Tu n'es pas au pouvoir de l'un de ces mortels Qui du veau d'or moderne assiègent les autels, Crésus improvisés, juifs errants de la Bourse, Et pour qui la fortune est le prix de la course. Tu n'iras pas non plus, cheval soUiciteur,
Noms (\c deu
\ chevaux célébrés par Arioste et cités par Boileati.
ÉPITHES. 329
Poursuivant avec moi quelque sot protecteur,
Et maudissant commis, huissiers et secrétaires,
Battre du pied le seuil de tous les ministères!
Mais lorsque le compas qui mesure le temps,
Arrachant ma pensée à des travaux constants,
Chaque soir, glissera sur la quatrième heure,
Nous quitterons tous deux ma paisible demeure,
Et, traçant dans la foule un rapide sillon,
Tu traîneras ton maître au sein du tourbillon
Où, sous le vent qui fouette et brise hommes et choses,
On peut compter les jours par des métamorphoses.
Marchons, l'heure a sonné! — Détournons nos regards Des maigres échalas qui, sur les boulevards. Remplacent aujourd'hui les ormes tyranniques Qu'ont naguère immolés les Brutus des boutiques.
Vois-tu se dérouler la place au triple nom \ Vêtement d'arlequin, peau de caméléon, Tantôt républicaine, et tantôt monarchique, De styles opposés bizarre mosaïque?
Le doreur a sur elle épuisé ses pinceaux ; Naïades et tritons renaissent dans ses eaux ; Pour elle on a trouvé cent vingt lumignons ternes Qui la font ressembler à Tîle des lanternes ; Et l'asphalte, pavé solide et sans pareil, Qui se fend sous la glace, et qui fond au soleil- Ce n'est pas tout! LÉgypte à tant de bigarrures
' Plac^ Louis XV, puis de la Rholufîov, puis de la Concorde.
230 EPITHES.
Joignit son obélisque, aux grotesques figures,
Qui des Champollions défia le savoir,
Et les força d'user leurs yeux pour ne point voir!
Que n'ont-ils pas cherché dans ces vieux caractères,
Des secrets d'un autre âge obscurs dépositaires?
Eh bien! dût en rougir leur savoir obstiné.
Ce qu'ils cherchent encor, moi, je l'ai deviné !
Oui, le ciseau grava, sur cette pierre antique,
Des premiers Sésostris la charte énigmatique;
Le citoyen qui passe y lit tout ce qu'il peut.
Et le roi qui la signe en fait tout ce qu'il veut :
Sublime découverte ! Invention commode !
Dont nos rois voudraient bien ressusciter la mode.
Quel tapage, quels cris percent ces murs épais. Et du Palais-Bourbon viennent troubler la paix? Passons vite, passons, en bouchant nos oreilles! Toi, qui prodiguas l'or, le sang, et les merveilles, Pour assurer des droits conquis en combattant. Pauvre peuple, regarde!... Écoute!... Es-tu content? Pour quelques gens de cœur, combien d'hommes de proie ! On te dit qu'en ce lieu ton vote les envoie ; Et lorsque, bien gorgés, ils sont repus enfin. Un procureur du roi te défend d'avoir faim ! Passons donc!... Et laissons, dans des marchés infâmes, Le pouvoir tarifer les boules et les âmes ! Laissons des bourgs pourris les honnêtes élus. Les trafiquants d'honneur vendre ce qu'ils n'ont plus! Le jour approche où, las des abus qu'il contemple. Le bon sens chassera le^ marchands hors du temple!
ÉPITKES. 231
Éloignons-nous 1
— Ici, tout se tait!... Et nos pas Vont frapper des échos qu'ils ne réveillent pas. De ce vaste quartier d'où vient la solitude? Pourquoi, dans ces hôtels, la lugubre attitude De ces rares laquais, seuls et les bras croisés. Jetant un œil dolent sur leurs galons usés? Là, naguère, la mode a tenu ses assises : Là, le bon goût, Protée aux formes indécises, Avait placé son trône, et promulguant ses lois, Voyait l'Europe entière obéir à sa voix. Il me souvient d'un temps où l'élu de la gloire. L'homme qui fatiguait le burin de l'histoire, Le diadème au front, et le glaive à la main, S'écriait : « Que dira le faubourg Saint-Germain? » Noble faubourg, le deuil aujourd'hui t'environne ; Les pavés de Juillet ont brisé ta couronne! Mais d'une cour ouverte à tant de trahisons, Si tu veux écarter l'éclat de tes blasons ; Sur les titres nouveaux, qui vont de la finance Enfler la ridicule et lourde impertinence, Si tu jettes de loin un dédaigneux regard ; Si d'un pouvoir récent tu refuses ta part ; A côté des splendeurs, que ton orgueil abdique. Il est une autre gloire, un sceptre pacifique Qu'après l'avoir conquis devaient garder tes mains!
Quand la Grèce inchna sous le joug des Romains Son beau front, où brillait une pure auréole.
Le Parthénon vaincu dompta le Capitole !
Le savoir et les arts, ressaisissant leurs droits.
A la force brutale imposèrent des lois,
Et la Grèce, pleurant sa puissance éclipsée.
Sur ses rudes vainqueurs régna par la pensée.
Tel était ton devoir, et tu l'as méconnu!
D'un triomphe pareil l'instant était venu.
Dans ce débordement d'effroyables ouvrages,
Quand tout périt, les mœurs, le goût et les usages.
Il fallait, noble athlète armé du souvenir.
Combattre le présent, pour sauver l'avenir :
Chaque jour eût accru tes paisibles conquêtes ;
Tes vainqueurs étonnés auraient courbé leurs têtes ;
Les lettres et les arts, dans leur route égarés,
Aux clartés du bon goût marcheraient épurés ;
Nos mœurs s'embeUiraient du vernis qui te pare.
Et le siècle peut-être eût éteint son cigare!
Tu ne l'as pas voulu? Tu t'exiles?... Adieu!
— Tout beau donc, mon cheval !... A l'aspect de ce lieu,
Pourquoi dresser l'oreille, et trembler?... Je devine!
Une vieille rancune a gonflé ta poitrine :
Tu reconnais ces murs, que le temps a noircis,
Ces murs où gravement quarante hommes assis,
Législateurs dans l'art de parler et d'écrire.
S'écoutent sans bâiller, et se vantent sans rire?
Tu te souviens qu'un jour un espoir mensonger
M'avait dit : Auprès d'eux leur choix va te ranger,
Et que du fouet alors pressant ta course agile.
Du matin jusqu'au soir je traversais la ville :
J'espérais, grâce à toi, devancer mes rivaux ; Un vote académique est mortel aux chevaux. Et lorsque, pour fixer de mobiles suffrages, Des trente-neuf votants je grimpais les étages, Il te fallait m'attendre et te morfondre en bas ; Mais, plus heureux que moi, tu ne les voyais pas. Ne crains rien!... Ces ennuis ne seront plus les nôtres. Et bien assis enfin je vois courir les autres.
Que j'aime sur ma route à trouver aujourd'hui Cette rue où pour moi tant de bonheur a lui ! De son doux nom toujours la Seine la décore; Ses antiques maisons y sont debout encore. Rien n'est changé!... Mais moi?
Quels beaux rêves alors!
Comme de sa palette épanchant les trésors. L'illusion jetait sur mes jeunes années Ses brillantes couleurs, que le temps a fanées! Saint Louis S Ebroïn, Fiesque, dans l'avenir, A côté de mon nom plaçaient un souvenir ; J'espérais à l'oubli disputer ma mémoire ; Pour prix de longs travaux j'entrevoyais la gloire... Hélas! j'étais un fou!... mais un fou bien heureux! Mes rêves ont passé!... le bonheur avec eux! Tout a fui !
Non pas tout!... Car, à travers ces grilles,
' J'habitais dans la rue de Seine lorsque je composai mes traerédi''s de Louis IX, du Mnirr du Palais et do Fiesque.
234 EPITKES.
Je vois, comme jadis, verdoyer les charmilles :
Mille fleurs, étalant l'azur, la pourpre et l'or,
Au souffle du printemps se balancent encor ;
Je vois ce Luxembourg, dont les arbres antiques
Abritèrent souvent mes songes poétiques!...
Et j'aperçois aussi son palais allongé ^,
Où de tous les partis les flatteurs ont siégé,
Vaste hôpital ouvert aux bavards invalides :
On peut compter nos lois en regardant leurs rides.
Par cinquante serments liés et déliés.
Dans leurs linceuls d'hermine ils dormaient oubliés,
Mais un pouvoir armé de faveurs corruptrices
Les force à juger ceux qui furent leurs complices * ;
De cette horrible tâche ils acceptent le poids,
Et frappant sans rougir leurs soldats d'autrefois.
Las de l'oisiveté que l'âge leur impose,
Ils condamnent à mort... pour faire quelque chose.
Qu'est-ce donc? De ces lieux tu voudrais t'éloigner? Soit!... Mais il n'est pas temps, ami, de regagner L'asile où, chaque soir, sur ma table frugale. Paraît, à mon retour, la soupe conjugale : L'avoine aussi t'attend ; il la faut conquérir, Et plus d'une heure encor nous reste pour courir!
Saluons, en partant, ce malheureux théâtre,
' Oa venait d'ajouter tout un corps de bâtiments au palais da Luxembourg.
^ Procès politiques jugés par d'anciens carbonari devenus pairs de Louis-Phiiippr.
ÉPIÏHES. 235
Ce lugubre Odéon, malade opiniâtre,
Qui déclamait jadis, qui roucoule à présent ^
Meurt vingt fois, et vingt fois renait agonisant.
Quel plaisir, diras-tu, de visiter des tombes?
Est-ce tout? — Non! Tes pieds foulent les catacombes!
Et voilà cette école, où de futurs savants -
S'instruisent sur les morts à tuer les vivants!...
Mais tu le veux? — Courons aux lieux que tu regrettes,
Et faisons nos adieux au quartier des squelettes.
Comme plus librement tu semblés respirer Sur cette vaste place où nous venons d'entrer! C'est ton quartier, à toi! Voilà les Tuileries ; La monotone rue aux longues galeries ; Le Louvre qu'on regratte, et qu'on n'achève pas! Vers le Musée enfin nous dirigeons nos pas, Car de nos Raphaël la gloire nous attire.
Quel beau texte à gloser, si j'aimais la satire! Mais pourquoi les troubler ces apôtres du laid? Que des monstres hideux chargent leur chevalet ; Que leurs affreux tableaux, leurs horribles batailles, Du Louvre profané tapissent les murailles ; Dans ce chaos de bras, de jambes et de mains, Quel œil reconstruirait des cadavres humains ? Je ne l'essaîrai pas!... Épais millionnaires.
' Lorsque ce vers a été écrit, la troupe italienne chantait à rodéou. ^ L'Ecole de Médecine.
23fi EPITKES.
Usuriers, épiciers, merciers, fonctionnaires, Étalez à loisir, sur ces nobles lambris, Vos faces de carmin, vos cheveux noirs ou gris ; Qu'importe? A vos côtés, et près de vos femelles. Accrochez, j'y consens, vos petits, laids comme elles; Vous vous carrez en vain dans un cadre insolent, Je fouette mon cheval, et passe en vous sifflant ! Aussi bien, près d'ici, j'ai quatre mots à dire.
Rois de la scène, hélas! que devient votre empire?
Vos honneurs pour jamais sont-ils anéantis?
Le temple est encor là, mais les dieux sont partis!
Voltaire cependant, sur son siège, immobile,
Semble veiller toujours au fond du péristyle ;
Mais c'est un souvenir, et non plus un espoir.
Car c'en est fait, là-haut tout est dit!.... J'ai cru voir
Sur sa lèvre pincée errer une épigramme?...
11 aura, ce matin, senti passer un drame.
Soyons juste pourtant!... Un pur et doux rayon
Ouvrit, dans la nuit sombre, un lumineux sillon,
Une femme a paru, dont la voix, sur la scène,
Fit jaillir du tombeau la vieille Melpomène,
Et nos grands écrivains, qu'on revient applaudir,
Ont pu voir, sous ses pas, leur laurier reverdir.
Les poètes formés sur ces divins modèles
Déjà tournaient les yeux vers des palmes nouvelles;
Dans leurs cœurs ranimés l'espoir avait bondi ;
Par ce jeune talent leur talent enhardi
Se réveillait, heureux d'avoir un interprète!...
EPURES. 237
Vain espoir ! Cette voix pour eux sera muette ' ;
Et d'avares calculs la gardent avec soin
Pour des morts immortels qui n'en ont pas besoin.
Passons!... — Un autre abus vient aiguiser mes rimes.
Voici nos grands auteurs qui vont toucher leurs primes :
Us entrent! Le caissier escompte, au poids de l'or,
Les ouvrages prônés qu'ils n'ont pas faits encor :
De nos acteurs fameux les héritiers stupides
Afferment leur théâtre à ces plumes cupides !
Qu'arrive-t-il pourtant quand le jour est venu
Où se révèle enfin le chef-d'œuvre inconnu ?
Le chef-d'œuvre a coûté dix fois ce qu'il rapporte ',
Car le pubhc le siffle et s'éloigne I... Qu'importe?
Nos écrivains-marchands riront de ce revers ;
Ils ont vendu d'avance et leur prose et leurs vers!
En faut-il davantage à la Muse moderne?
Ici, comme partout, l'argent règne... et gouverne.
Qu'il s'écarte, celui dont le cœur généreux
Demanderait la gloire à des travaux heureux !
Point de gloire pour lui ! Quoi qu'on fasse, ou qu'on dise,
Il faut que ces messieurs placent leur marchandise :
On n'étalera qu'elle aux regards des passants.
' Le concours de mademoiselle Rachel était alors obstinémeut refusé aux auteurs contemporéiins. Depuis cette époque on a consenti à la laisser paraître dans des ouvrages modernes; mais comme elle excelle dans la tragédie et qu'elle dit merveilleusement les vers, on ne lui fait guère jouer que des drames en prose.
^ S'il fallait des preuves à l'appui de ce que j'avance ici.
Les exemples fameux ne me manqueraient pas.
Frappons donc d'un impôt ces nouveaux commerçants! Que le fisc ait sa part du gain, qui seul les tente : Quand on ouvre boutique, on doit payer patente.
Tu hennis, mon cheval?... Tu te cabres?... J'entends! Paris te semble vaste, et nous marchons longtemps? Courage!... Nous touchons au terme de ta course.
Tu trembles, je le gage, en regardant la Bourse, Que je n'aille parler à ce Moloch doré. Avec tant de ferveur en ces lieux adoré? Non, j'ai pitié de toi, je me tais, et je passe. Mais de mon souvenir je ne lui fais point grâce ; Un jour, son tour viendra ! Le monde industriel Dans mon âme ulcérée amassa trop de fiel, Pour que des loups cerviers j'épargne les échines ; Et je dirai son fait au siècle des machines.
L'occasion pourtant serait belle!... Vois-tu Ce tas de fins cailloux, à coups pressés battu, Tomber dans la chaudière où Tasphalte s'allume? Ces hommes, dont les bras agitent le bitume Qui dans l'air empesté monte en tourbillons noirs, Font cuire nos pavés et bouillir nos trottoirs.
Et cette odeur fétide, et ces vapeurs épaisses Qu'exhalent des tuyaux de toutes les espèces, Voilà le seul encens envoyé vers les cieux Par l'époque sans nom qui fatigue mes yeux ! Plus d'idéal ! Adieu la sainte poésie !
L'amour du gain, poussé jusqu'à la frénésie,
Bouleverse nos champs pour creuser des canaux ;
Fait pétiller la houille ; enflamme les fourneaux ;
Dépeuple notre sol d'éloquentes ruines ;
Jette partout ses ponts, ses moulins, ses usines ;
Et, d'un lourd prosaïsme infectant les esprits,
De nos illusions disperse les débris.
Le corps a tué l'àme, et la matière est reine!
Des grossiers appétits brutale souveraine.
Sa main dessèche tout, et la réalité
Pèse sur l'univers qu'elle a désenchanté !
Que vois-je, ami? Tout bas, tu ris de ma colère? Je comprends! Notre siècle, en effet, doit te plaire ; Et ta reconnaissance applaudit aux travaux D'un temps où la vapeur remplace les chevaux. Bientôt nous glissons tous dans des wagons rapides : Alors plus de harnais, d'éperons, ni de brides ! Et, dans les champs fleuris fiers de se prélasser, Nos chevaux bondissants nous regardent passer!
En attendant ce jour, qui brillera peut-être,
Vers sa demeure encore il faut tramer ton maître :
Si je t'ai fait courir, si j'ai le fouet en main,
Les consolations sont au bout du chemin ;
Souviens-toi qu'ici-bas chacun porte sa chaîne î
On dit qu'on la sent moins quand la mangeoire esl pleine.