‹ Poésies de F. AncelotChapitre 47 sur 67 · LES FEMMES · texte numérisé non relu

LES FEMMES

A d'austères devoirs si longtemps asservie, Ta franchis donc le seuil d'une nouvelle vie. Chère enfant, et tu viens, ange envoyé du ciel. Mêler à notre absinthe un doux rayon de miel? Qu'il soit béni l'instant où dans notre demeure Tu rentres pour nous voir te sourire à toute heure. Pour embellir la joie, émousser les chagrins. Et des plus sombres jours faire des jours sereins!

Ton front pur, où déjà s'imprime la pensée,

Ta voix mélodieuse avec goût cadencée,

Ton clavier qui se plaint, ou qui rit sous tes doigts,

Tes crayons qui pour nous font revivre à la fois

La figure qu'on aime et les lieux qu'on regrette.

Vont semer les plaisirs dans notre humble retraite.

Lorsque ton doux regard vient caresser mes yeux,

Je sens glisser Tespoir sur mes traits soucieux,

Tu me fais oublier que la vie est amère.

Et tu rends le sourire aux lèvres de ta mère.

ÉPIÏRES. 221

Ma fille, cher trésor qu'un jour on m'envira, Qu'aux vœux d'un autre amour mon amour cédera, Double, en les savourant, ces heures passagères Qui portent le bonheur sur leurs ailes légères, Car elles fuiront vite, et qui peut être sûr D'une mer toujours calme, ou d'un ciel toujours pur?

Depuis l'époque heureuse où l'on dit qu'à la femme Un concile assemblé permit d'avoir une âme, Sur son destin souvent on a déraisonné. Et ce vieux texte encor n'est point abandonné. Ennemis et flatteurs sont entrés dans l'arène : Tantôt elle est esclave et tantôt elle est reine ; De ses mille devoirs l'un fait gronder la voix; L'autre brise sa chaîne, et fait tonner ses droits 1

Je n'irai point ici, censeur atrabilaire.

De mon vers satirique aiguiser la colère,

Imiter Juvénal, parodier Boileau ;

Mais je veux esquisser un rapide tableau,

Louise, et devant toi, quand ta raison m'écoute,

Placer quelques jalons pour te montrer la route.

Naguère, en remuant les cendres du passé. Du sillon lumineux que la femme a tracé. Tu suivais les lueurs à travers notre histoire : Tu voyais son sourire enfanter la victoire; Sa blanche main broder les brillants étendards ; Les moissons de lauriers croître sous ses regards, Et. guerrier ou trouvère, à son culte fidèle.

L'homme chanter, combattre, et triompher pour elle. Régnant, sans que son règne eût pour soutien les lois A de doctes travaux, à d'éclatants exploits Entraînant le génie, ou poussant la vaillance, Sa parole aiguisait et la plume, et la lance : Noble temps, où ses droits, par les cœurs consacrés, Vivant dans les hauts faits qu'elle avait inspirés, Sur son front gracieux assuraient sa couronne ! Un diadème est beau quand la gloire le donne.

Bientôt les grands combats des errants paladins, D'une muse railleuse éveillent les dédains; Don Quichotte est créé : Tenthousiasme expire ! De la femme, avec lui., va s'écrouler l'empire? Non! Du manoir gothique, un théorbe à la main, La galante Italie envahit le chemin ; Aux chants voluptueux, aux magiques féeries S'ouvrent de toutes parts les sombres galeries ; Le donjon féodal, rasant ses vieilles tours. Laisse entrer les plaisirs conduits par les amours. Et présidant aux arts que sa voix fait éclore. D'un monde rajeuni la femme est reine encore.

Sous le sceptre de fleurs, dans sa main balancé, En inclinant le front deux siècles ont passé.

Mais le jour est venu de la sanglante orgie ; La couronne a fait place au bonnet de Phrygie, Tout périt, et le trône, et les mœurs, et les lois ! Que peut, pendant l'orage, une timide voix?

Quand gronde l'ouragan, sous les vents qui rugissent

Quand de la vaste mer les flots fouettés mugissent,

L'alcyon éperdu bat de l'aile, et craintif

Dans le creux des rochers cache son chant plaintif :

Ainsi le doux langage, arme heureuse des femmes.

Disparaît étouffé sous des clameurs infâmes ;

L'urbanité s'enfuit ; les lettres et les arts

De nos hideux Forum détournent leurs regards,

Et, dans nos murs en deuil, où le crime s'installe.

Le sceptre tombe aux mains de la force brutale.

Ces temps ont accompli leur cours ensanglanté ;

Mais retrouverons-nous ce qu'ils ont emporté?

Comme un beau lac, battu, roulé par la tempête,

Lorsque des aquilons la colère s'arrête,

A ses eaux, que ternit et souille un sable impur,

Redemande longtemps leur transparent azur.

Nos yeux cherchent encore, après cinquante années,

Ces usages perdus, ces mœurs abandonnées.

Qui, des siècles polis despotes gracieux.

Au trône de la femme enchaînaient nos aïeux.

L'Angleterre chez nous a jeté ses coutumes,

Ses chambres, son charbon, ses roùts et ses costumes ,

A la grâce, à l'esprit nos salons sont fermés ;

Les hommes, s'entassant dans des clubs enfumés,

Ont fui de la beauté le paisible royaume.

A nos lions en frac, que le cigare embaume,

J'ai dit leur fait ailleurs, et si de leurs travers

Les fidèles tableaux ont attristé mes vers.

Il faut bien qu'aujourd'hui d'une juste censure

m ÉPITRES.

Les femmes à leur tour subissent la blessure.

Pour ressaisir le sceptre à leurs mains échappé, Pour rasseoir le bon goût sur son trône usurpé, Qu'ont-elles fait? Hélas 1 oserai-je l'écrire? Complices des travers qu'il eût fallu proscrire. Aux usages, aux mœurs du moderne dandy, A son langage étrange elles ont applaudi : Ce n'est pas tout! Un jour, lasses de rêver seules, Dans l'élégant boudoir où régnaient leurs aïeules, Aux jeux d'un autre sexe, à ses bruyants plaisirs Elles ont demandé d'animer leurs loisirs. L'hippodrome les voit, fougueuses écuyères, Bondir en déployant leurs grâces cavalières ; Qui dira les propos de leurs joyeux banquets? Ce jargon eut jadis fait rougir des laquais : Qu'importe? Sous leurs doigts l'aï mousse et pétille. Et le cigare en feu sur leurs lèvres scintille! L'amour, à cet aspect, triste et le front voilé, Avec son doux cortège, hélas I s'est envolé, Car aux lieux où sa main tressa tant de couronnes. Quand il cherche une femme, il trouve des lionnes.

Comme un roi nest plus roi sitôt qu'il s'est courbé, La femme ainsi s'inchne, et son trône est tombé! En de poudreux chemins laissant son auréole, Aux hommes que jadis entraînait sa parole, Elle enlève à jamais le désir généreux De remonter vers elle, en descendant vers eux.

Eh bien! si des salons la gloire est éclipsée,

Si, rappelant en vain une cour dispersée,

Les femmes ont vu fuir ce prestige charmant,

Mystérieux pouvoir, irrésistible aimant,

Qui livrait nos aïeux à leur douce magie.

Si le galant boudoir cède à la tabagie.

Notre époque à la femme ouvre d'autres sentiers,

Et les myrtes pour elle ont fait place aux lauriers.

Le temps n'est plus, du moins, qu'aux travaux de l'aiguille

Un Chrysale enchaînait son épouse et sa fille :

Entre de johs doigts la lyre et les pinceaux

Ne peuvent désormais irriter que les sots ;

Dans un siècle attristé d'éternelles disputes,

Quand l'homme, usant son âme en de pénibles luttes,

Corrompu, corrupteur, courtisan, citoyen,

A pour but le pouvoir, l'intrigue pour moyen.

Laissons d'aimables voix consoler nos oreilles,

De la femme inspirée encourageons les veilles,

Pour que de doux tableaux, des chants mélodieux

Charment nos cœurs émus, et reposent nos yeux.

Mais celle qui prétend^ illustrant sa mémoire, A tant d'autres chagrins unir encor la gloire. Dans la route fatale avant de s'engager. Doit savoir que pour elle on doubla le danger, Qu'en déchirant son voile elle éveille l'envie, Et qu'un devoir de plus vient peser sur sa vie. Dieu qui la fait chanter à travers nos clameurs, Lui donna le talent pour adoucir les mœurs. Il veut que sur les flots, gonflés par nos querelles,

2U(i EPITRES.

La colombe planant sans y mouiller ses ailes, Au pauvre esquif battu des vents et sans secours Porte encor le rameau qui promet les beaux jours.

Si le ciel t'inspira, chante donc, noble femme!

Et quand ton vol parcourt tous les sentiers de l'âme,

N'y cherche que les fleurs pour composer ton miel :

Car si ta main jamais se trempe dans le fiel,

Ta beauté disparaît, et ta grâce on l'oubhe,

La femme qu'on redoute est-elle encor johe?

Ainsi, bonne Tastu, tendre Élisa Mercœur, On récite vos vers, plaintifs échos du cœur; D'un chant mélancohque on savoure les charmes, Quand Desborde y répand son âme avec ses larmes ; Et toi qu'ici moi seul je ne peux pas nommer, Que le public admire, et qu'il m'est doux d'aimer. Des combats de la femme élégant interprète, Toi qui sais, en touchant cette corde secrète D'où s'échappent parfois de si douloureux sons, D'une morale austère embellir les leçons. On se plaît à te voir, au goût toujours fidèle, Parer de mille attraits 3Iarie ou Gabrielle, Et nous les adorons ces êtres gracieux Qui passent devant nous comme un reflet des cieuxl

Les femmes peuvent donc, par nos mœurs secondées. Moissonner librement dans le champ des idées ; Nous ne leur fermons plus les glorieux chemins, Et le sceptre des arts est permis à leurs mains :

Dans un siècle grossier merveilleuse conquête! Comme un débris sauveur laissé par la tempête. L'heureuse liberté d'apprendre et de savoir Doit les conduire un jour vers un nouveau pouvoir : De ce jour, chère enfant, tu vois poindre l'aurore. Sur un sol inconnu ton pied timide encore Se pose à peine!... Eh bien! souviens-toi qu'aujourd'hui Des faciles succès le temps pour vous a fui ; Qu'amour et soins galants sont choses ridicules ; Qu'on ne voit plus d'Omphale, et moins encor d'Hercules; Que chacun désormais doit conquérir son rang, Et que l'on n'attend plus une place, on la prend !

Quelque route ici-bas que ta raison choisisse, Soit que, t'enveloppant d'une ombre protectrice. Tu passes oubliée en un monde oublieux ; Soit que, la lyre en main, l'œil tourné vers les cieux, Dérobant une feuille au laurier de ta mère, De la gloire, à ton tour, tu suives la chimère, Pour les luttes du moins nous avons su t'armer, Va donc!... Mais promets-moi de ne jamais fumer.

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