AU MILIEU DES RUINES DU FORUM
L'homme, dans cette ville eu chefs-d'œuvre féconde, Dès qu'il gratte le sol, en fait jaillir un monde. Devant ces hauts débris d'antiques monuments, Ces vieux sépulcres, veufs de leurs grands ossements, Ces arcs majestueux, dont l'àme désolée Admire en gémissant la splendeur mutilée ; Ces bronzes, ces granits, ces marbres glorieux, Images de héros moins mortels que leurs dieux. Le présent disparaît, le passé recommence, Et je vois, sous mes pieds, surgir le spectre immense De ce peuple oppresseur qui, par la gloire absous, Pesa sur cette terre et dort couché dessous.
Ces austères tableaux, ces éloquents vestiges D'un passé que l'histoire a semé de prodiges. De mille visions peuplent tous mes instants. Et mes vieux souvenirs font rebrousser le temps. Je poursuis, à travers ces masses colossales.
Des consuls, des Césars, les pompes triomphales ;
Je compte les drapeaux, les chars, les légions,
Les trésors arrachés à tant de régions,
Les troupeaux de captifs, et les rois sans couronne;
Des vainqueurs, des vaincus, la foule m'environne;
Le front brillant d'orgueil, ou courbé par l'effroi,
Des générations s'écoulent devant moi,
Et, sous ces arcs géants ^ de gigantesques ombres
Passent, sans réveiller l'écho de ces décombres.
Et qui pourra sur vous promener ses regards, Squelettes de palais, de temples, de remparts, Sans que vers les beaux jours d'une splendeur passée Un songe éblouissant emporte sa pensée ?
Ce reste mutilé des rostres abattus ^
Semble se redresser au seul nom des Brutus !
Là les Gracques des champs demandaient le partage 2;
Ici Caton criait : « A Carthage! àCarthage! »
Un guerrier m'apparaît sur ce rocher désert*;
' Arcs de Septime Sévère, de Titus et de Constantin.
- Vers le milieu du forum on voit les débris de la tribune aux harangues, appelée les Ruslres parce qu'elle avait pour ornements les proues des vaisseaux pris aux ennemis.
^ L'auteur n'entend point adopter et propager ici cette calomnie historique, si longtemps accréditée, qui fait des communistes de Tiberius et de Caius Gracchus, en leur attribuant la pensée de l'égalité absolue des fortunes. Il n'est question, dans ces vers, que du partage entre les citoyens romains des champs nouvellement conquis par la république, seul partage réellement réclame par ces deux fameux tribuns.
' La roche Tarpeicnue
POÉSIKS DIVERSES. 283
C'est Manliusl L'abîme à ses pieds est ouvert,
Il tombe!... mais son bras au sénat qui l'immole
Montre encor les Gaulois chassés du Capilole !
Je revois tour à tour prescripteurs et proscrits,
Marins et Sylla régnant sur des débris.
Vers le mont Aventin, où rugit sa colère,
J'entends gronder les flots du torrent populaire.
Voici l'abîme infâme où Rome te jeta*,
Fier lion du désert, indompté Jugurtha,
Dont les membres glacés, dans ces sombres murailles,
Se tordaient sous la faim qui rongeait tes entrailles.
Dans ce temple écroulé, contre Catilina ^
De l'orateur consul l'éloquence tonna.
D'Octave, aidé d'Antoine, ici l'orgueil cupide
^'ola le tiers du monde aux vices de Lépide.
Qui donc a relevé ce palais, celte tour ^,
Des plus hideux forfaits parricide séjour?
J'y- vois le despotisme étaler son délire :
Voilà Néron ! Sa main fait résonner sa lyre ;
Le tyran baladin, de roses parfumé,
Admire l'incendie à sa voix allumé.
Et souriant aux pleurs des enfants et des femmes,
Tandis que Ro;re brûle, il chante Troie en flammes!
Debout, peuple! accourez, soldats et sénateurs!
' La prison Mamertine où Jugurtba mourut de faim. - Temple de la Concorde, où Cicérou assembla les sénateurs, pendant la nuit, pour accuser Catilina.
■^ Restes du palais et de la tour de Xeron,
Les tigres, les lions et les gladiateurs Dans le cirque rouvert se heurtent et bondissent ' ; On combat, le sang coule et les mains applaudissent : Déchiré membre à membre, épuisé, haletant. Le gladiateur tombe avec grâce !... Il attend Que la vestale encor, pressant la mort trop lente, Se penche, un doigt ployé, sur l'arène sanglante. Le signal est donné!... Cesse donc de souffrir, Pauvreesclave, et rends grâceaux dieux: tu peux mourir !
Quels suaves accents ont charmé mon oreille? Plus doux que les doux sucs recueillis par l'abeille Aux vallons de l'Hymette ou sur le mont Hybla, Un chant mélodieux me dit : « Virgile est là*î » Sa voix, éternisant une gloire éphémère, Rend une ombre immortelle aux larmes d'une mère, Et dans ces lieux, après vingt siècles révolus, L'écho murmure encor : « Tu seras Marcellus! »
Oh ! ne me fuyez pas, solennelles images! Visions dont le vol glisse à travers les âges, Demeurez !
— Vain espoir ! Mon regard attristé Retombe lourdement sur la réalité.
Et je n'aperçois plus, au pied des sept collines, Qu'un rayon de la lune argentantdes ruines!
' Le Colisëe.
' Reste? du palais d'Aupiisti
Et pourtant qu'elle est belle encor dans son linceul, La grande cité morte, où j'aime à rêver seul!
Ah 1 que mon cœur se glace avant que je t'oublie,
Rome, austère séjour!... Et toi, noble Italie,
Que j'ai versé de pleurs sur ta captivité,
Vieux berceau de la gloire et de la liberté !
Hélas ! des souvenirs mère auguste et féconde,
Ton histoire fatale est l'histoire du monde.
La liberté se lève, elle règne!... sa voix
Éveille un peuple enfant qu'elle arme de ses droits ;
Bientôt, le sceptre tombe aux mains de la Victoire;
L'univers ébranlé frémit!... Et quand la gloire
A prodigué le sang et l'or des nations,
Les vices, les besoins et les corruptions
De la gloire, à leur tour, dévorent l'héritage ;
Puis, derrière eux, se dresse et grandit l'esclavage.