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On a pu s'apercevoir, même dans cette esquisse succincte, qu'il y a de nombreuses lacunes dans la biographie du poëte. Le peu que l'on sait de. certain sur lui, sur ses ancêtres, sur ses affaires de famille, est dû à des recherches récentes. Ce n'est guère qu'à partir de 1606 qu'on peut suivre Malherbe dans les détails intimes de sa vie, grâce à la correspondance qu'il entretint avec Peiresc, dont il avait fait la connaissance en 1604.
La biographie que Racan nous a laissée ne fait beaucoup d'honneur, il faut l'avouer, ni au biographe ni au poëte. Ce n'est guère qu'une suite d'anecdotes peu Intéressantes, dont quelques-unes sont assez scandaleuses, et de soi-disant traits d'esprit où l'esprit manque trop souvent. Cependant, à travers tous ces hors-d'œuvre, on arrive à se faire une idée assez juste de l'humeur et du caractère de Malherbe. Franc, ouvert, fidèle dans ses engagements, probe en un mot, Malherbe fut un ami sûr et constant, mais, dans son cercle intime, despote et jaloux de son autorité. Ses manières étaient simples, cordiales, mais brusques. Le long séjour qu'il fit à la cour ne parvint même jamais à effacer les angles un peu vifs de son caractère. Il n'avait rien de la souplesse qui fait les courtisans ; mais il avait les manières franches et la confiance en soi qui suppriment les distances. Son tempérament fougueux ne s'accom-
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modait guère dos nuances du sentiment. Dans ses vers. il a pu languir d'espoir; mais, dans la réalité de la vie, l'espoir n'est que l'attente, et il ne savait pas attendre auprès dos femmes.
Le commerce qu'il entretint, avec les rois développa les beaux côtés de son caractère entier, hautain, trèssensible au faste et à la grandeur. Le Louvre et Fontainebleau sont les décors naturels qui conviennent à son génie poétique. Mais un Malherbe n'eût pas réussi à plaire à un Louis XIV; à celui— ri il fallait les flatteries plus ingénieuses et plus délicates d'un Racine. Auprès de Henri IV. Malherbe devait se sentir à l'aisé; car tous deux avaient ce bon sens familier qui ne nuit ni aux poètes ni aux rois.
Au point de vue littéraire, ce qui domine en lui, c'est la grandeur lyrique. Il a su faire vibrer des cordes nationales et patriotiques qui devaient singulièrement plaire à un Richelieu; toutefois, il manque une corde généreuse à sa lyre : jamais, en effet, il n'a adressé de poétique appel à la clémence royale et à la tolérance religieuse.
Son œuvre poétique est très-mélangée : beaucoup de pièces médiocres ou même sans valeur, mais quelques pièces qui atteignent à la perfection littéraire, et dans beaucoup d'autres des passages excellents dont quelquesuns nous procurent, simplement et sans effort, le sentiment du sublime. D'ailleurs, ayant l'inspiration rare et courte, et n'ayant point eu une jeunesse poétique et féconde, Malherbe a eu le bonheur de ne laisser qu'un petit volume de vers (un peu plus de cinq mille) auquel il est malaisé de rien retrancher, de sorte que l'excellent
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et le bon emportent le médiocre ot le mauvais. En outre, ayant contribué dans une large mesure à l'institution
de la belle langue du dix-septième siècle, ses fautes et surtout ses progrès constants sont intéressants à constater.
Le génie de Malherbe n'est point contestable, mais il s'impose a notre admiration plus qu'il ne s'insinue dans notre cœur. Peu sensible aux beautés de la nature, peu accessible aux séductions de l'idéal, se refusant à jamais être le jouet des neuf belles fées, Malherbe était dominé en tout par le souci du positif et du réel, en politique proscrivant l'opinion, en poésie dédaignant la fantaisie. // réduisit la muse aux règles du devoir.
Mais il trompa ses amis, ses disciples, son temps et la postérité en leur laissant croire qu'il avait créé de toutes pièces une langue et une poétique nouvelles, en opposition avec la langue et la poétique du seizième siècle. Il fit preuve envers ses devanciers et, il faut le dire, ses maîtres, d'une dureté et d'un mépris, auxquels il était peut-être insensiblement arrivé, mais qu'il n'avait pas toujours ressentis. Que fit-il pendant les quarante années qu'il se prépara dans le silence au rôle de restaurateur des lettres françaises ? Il lut et relut ces poètes, qui resteront la gloire la plus pure du siècle qu'il voyait finir, il en fit ses compagnons de solitude ; il fit de leurs œuvres ses livres de chevet, les étudia, les mania, les annota, ainsi que l'attestent les commentaires volumineux dont il couvrit les marges de son Desportes. Malheureusement il ne put s'assimiler ce qui, dans leur nature iiriiucsautière et enthousiaste, contrastait avec sa propre nature, et il laissa ainsi se perdre des qualités
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de grâce ingénue, d'ardeur juvénile et d'indépendance poétique, bien que, peut-être sans se l'avouer, il ait dû à Ronsard ses tours les plus heureux, quelques-unes de ses meilleures strophes et plus d'un mouvement lyrique.
Mais, ceci dit, c'est avec une remarquable sûreté de coup d'œil qu'il sut discerner, dans l'ensemble un peu feuillu et diffus de tant de belles œuvres, ce qui était à conserver ou à rejeter de cette langue, trop flottante et trop riche d'ajustements de différents styles ; qu'il sut, par un labeur constant, délaissant le vain, le faux, le clinquant, s'approprier le juste, le vrai, le simple et l'utile: qu'il marqua d'un ongle sévère tant de négligences de langue et de versification ; et qu'il parvint à dégager ce qui devait faire un des mérites principaux de la littérature du dix-septième siècle : la clarté du discours, l'harmonie du langage et le choix de l'expression.
Le rôle et l'influence de Malherbe furent légitimes et considérables, mais il serait injuste d'oublier ce qu'il a dû au siècle qui l'a précédé. Dans la mémoire des hommes Ronsard conservera les traits purs et gracieux de la jeunesse, dont il a les intempérantes chaleurs et les défauts séduisants ; Malherbe restera sous les traits d'un homme mûr, dont l'expérience a calmé les passions et qui doit Sun influence plus grande à la raison de son âge et à la dignité de sa vie. La poésie française va ainsi se transformant de Ronsard à Malherbe, perdant avec la jeunesse plus d'une grâce, plus d'un sourire, mais s'embellissant dans l'arrière-saison d'une imposante majesté. Tel un beau poulain farouche, dont les Ijoix-1^ fi es écarts m. us causent à la fois du charme
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et de l'effroi; il grandit et bientôt éteint ses premiers feux; la main de l'écuyer maîtrise ses emportements-,
et il nous offre l'image de la modération unie à la force quanti il règle et cadence ses pas dans un noble carrousel.
L'œuvre de Malherbe se compose de poésies et d'ouvrages en prose.
Les œuvres en prose comprennent : une Instruction de Malherbe à son fils, publiée seulement en 184G, par M. de Chennevières, instruction des plus normandes, a dit Sainte-Beuve ; des Épitaphes assez fastueuses ; une Traduction du XXXIIIe livre de Tite Live, du Traité des Bienfaits et de la plus grande partie des Épitres de Sénèque ; des Lettres adressées pour le plus grand nombre à Peiresc et quelques-unes à Racan, Balzac, la vicomtesse d'Auchy, etc., lettres fort intéressantes pour l'histoire du temps, et dont la majeure partie ne fut publiée qu'en 1822; enfin, un Commentaire très-considérable sur Desportes. Ses traductions sont d'un écrivain attentif et exercé. Ses lettres sont d'un style moins châtié ; mais elles ont beaucoup de naturel, et elles nous donnent une idée assez exacte de la bonhomie et de la brusquerie habituelles de Malherbe dans la conversation. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur les Œuvres en prose. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur cà la belle et savante édition des Œuvres complètes donnée par M. L. Lalanne.
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Los poésies de Malherbe ne furent pas réunie? de son vivant. Elles furent publiées dans différents recueils du temps dont on trouvera l'indication à la suite de chaque pièce. Quelques-unes furent successivement retrouvées en tète d'ouvrages oubliés, auxquels elles servaient de dédicace. La première édition ne parut qu'en 1050, deux ans après la mort de Malherbe.
Les principales éditions, celles qui se font surtout remarquer par les annotations savantes, mais souvent bien longues, qui les accompagnent, sont celles de Ménage (1666), de Chevreau (1722), de Saint-Marc (1757). Cette dernière est une véritable édition critique. C'est Saint- Marc qui a, le premier, relevé les variantes fournies par les Recueils, soumis à une étude minutieuse le commentaire sur Desportes et, enfin, rangé les poésies de Malherbe dans un ordre chronologique.
La dernière édition est due à M. L. Lalanne. Elle fait partie de la Collection des grands écrivains. Elle parut en 1862 et dans les années suivantes. Elle comprend les Œuvres complètes et forme cinq volumes in-octavo dont le dernier renferme un Lexique dressé par M. Régnier fils. Nous avons naturellement beaucoup profité du travail remarquable de M. Lalanne, et c'est le texte amélioré par lui que, sauf avertissement contraire, nous avons adopté dans celle édition.
Malherbe a été l'objet d'un grand nombre de travaux bibliographiques, biographiques et critiques de la part, de MM. Bazin, Roux-Alphéran, Miller, Hauréau. Hippeau et Mancel. 11 a inspiré des chapitres d'histoire littéraire et de remarquables articles. Il nous suffira de citer le chapitre consacré à Malherbe par M. Nisard dans son
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Histoire de la littérature française et l'article définitif publié par Sainte-Beuve dans la Revue européenne et qu'on trouvera dans le tome treizième et dernier des Nouveaux Lundis.
Le commentaire d'André Chénier fut retrouvé en 1842 par M. Tenant de La tour. Il était écrit sur les mai- es d'un exemplaire de Malherbe, édition Barbou, Paris, 177»'». La même année, MM. Antoine et Tenant de Latour le publièrent, joint à une charmante édition de Malherbe, faisant partie de la collection Charpentier et depuis longtemps épuisée. On doit aux éditeurs de la reconnaissance pour eelte publication si intéressante pour les lettres.
A la suite de cette édition se trouvait ajouté un recueil de poésies de la fin du seizième siècle, intitulé le Bouquet des fleurs de Sénèque, réimprimé en 1854 et attribué à Malherbe par l'abbé de la Rue. Cette attribution ne peut être acceptée, car elle ne repose sur aucun fondement. >"ous partageons complètement à ce sujet l'opinion développée par M. Lalanne.
Dans la nouvelle édition que nous offrons au public, nous avons inséré dans son entier le commentaire d'André Chéniér. Il fait honneur à la fois à celui qui l'a écrit et à celui qui en a été l'objet. Voici le jugement qu'en a porté Sainte-Beuve : « De ces remarques d'André Chénier sur Malherbe, bon nombre sont exquises, toutes sentent l'homme du métier et l'élève délicat des anciens ; mais quelques-unes semblent bien jeunes et ne sont pas encore d'un maître. » Mais il était peut-être utile d'ajouter qu'André Chénier était, en effet, bien jeune quand il commença ce commentaire au hasard de la
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lecture. Une de ses notes porto la date de 1781 ; il avait alors dix-neuf ans.
Il nous parait superflu d'ajouter quelques éclaircissements sur cette nouvelle édition , que le nom de Sainte-Beuve, joint à celui d'André Chénier, recommandera suffisamment, nous l'espérons, auprès du public. On verra que, de parti pris, nous avons fait de fréquents emprunts au Dictionnaire de la langue française de M. Littré. C'est, en effet, une base certaine sur laquelle tous les éditeurs d'oeuvres françaises devront désormais appuyer leurs travaux. C'est un monument que nous devons contribuer, s'il y a lieu, à compléter et à améliorer dans ses plus minimes parties, tâche commune à tous que nous devons remplir comme un devoir national.
Paris, janvier 187-i.