ODE I
Enfin, après tant d'années, Voici l'heureuse s;iison Où nos misères bornées Vont avoir leur guérison.
Los dieux, longs à se résoudre, Ont fait un coup de leur foudre, Qui montre ;mx ambitieux, Que les fureurs de la terre
VII. — Cette ode, insérée pour la première fois dans l'édition de 1G30, fut composée par Malherbe, alors en Provence, en l'honneur de la réduction de Marseille par les troupes du roi, que commandait le duc de Guise. Marseille était restée au pouvoir de la Ligue près de huit ans, gouvernée despotiquement par deux des premiers magistrats de la ville, Charles Cazeaux, premi 1 consul, et Louis d'Aix, viguier. Ménage dit que cette ode ne fut pas achevée.
1. — [Cette ode est belle ; elle est courte 1 1 pleine d^ chaleur. La est vive el lyrique; le style, noble et ferme; les images, vraies el variées. A. Chénier.] ! dit Sainte-Beuve (JV. L.,
XIII', il faut admirer !■• mouvement, l'élan, l'allégresse : lessyllapressent, le vers se resserre, la strophe s'allonge et bondit. Malherb ■ affectionnait ce rhythme. » « omme l'a remarqué M. Quicherat (Versifie, française), c'< st à Ronsard et à son école qu'appartient l'honneur d'avoir inventé cette strophe.
5. -- La pensée de ce vers est antique; c'est le pede pœna claudo d'Horace. Voy. A. Chénier, Odes, Mil, p. 157.
» sont que paille et que verre
A la colère des cieux. 10
Peuples, à qui la tempête A fait faire tant de vœux, Quelles Heurs à cette fête Couronneront vos cheveux ?
Quelle victime assez grande 15
Donnerez-vous pour offrande?
Et quel Indique séjour
Une perle fera naître
D'assez de lustre, pour être
La marque d'un si beau jour ? 20
Cet effroyable colosse, Cazaux. l'appui des mutins,
9. — Un commentateur (éd. Didot, 1861) a remarqué que l'idée de ce passage était empruntée aux Psaumes xxiv, 5 et lxxxii, 12 : « Sint tanquam pulvis... » « Et sicut stipulam ante faciem venti. » Et il cite l'imitation de Racine, dans Eslker, I, v; en parlant des méchants :
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère Qi e le vent chasse devant lui.
il. — [Charmante image prise aux anciens, et qu'il a répétée mille fois, selon sa coutume. A. Chémer]
20. — [Image moderne, riche et belle et poétique. Cela donne à nos beaux poèmes une physionomie française: ils n'ont plus l'air de traduction des anciens; Cette image remplace le o Cressa ne careat pulchra dies nota. » (Horace, Odes, I, xxxvi.) — L'image des quatre derniers vers de cette seconde strophe n'est point moderne comme je l'avais cru. La voilà dans Martial (S., xxxvin ;
O nox omnis. et hora, quaj nolata est Caris lit Loris indici lapillis!
Ce qui ne diminue point du tout le mérite de Malherbe. A. Ciiémei:.) •21. — [Toute cette strophe est admirable et sublime, et supérieurement coupée. 11 y a prés de deux cents ans qu'un homme en France écrivait de ce style. A. Chémer. 1
POÉSIES DE F. Il AL HERBE. $\
A mis le pied dans la fosse Que lui cavoient les destins.
Il esl bas, le parricide. 25
Un Alcide, fils d'Alcide, A qui la France a prêté Son invincible génie, A coupé sa tyrannie D'un glaive de liberté. 50
Les aventures du monde Ymit d'un ordre mutuel, Comme on voit au flux de l'onde Un reflux perpétuel.
L'aise et l'ennui de la vie . 55
Ont leur course entresuivie Aussi naturellement Que le chaud et la froidure , Kt rien, afin que tout dure, Ne dure éternellement. 40
U. — \Cavatent est presque plus beau, là, que creusaient A.
ClIÉ.MER.] ,
05. il est bas, pour il est à bas, comme dans ce vers de Lor neille, Pompes, H, in :
La tyrannie est bas et le sort est changé. 26. —Charles de Lorraine, duc de Guise, fils de Henri de Guise, surnommé le Balafré.
29 3j. [Deux vers divins. A. Chékibr.] Dans le vers o0, Malherbe joue sur le mot de liberté, qui contient, comme l'a remarqué Ménage, un,' allusion au nom des deux frères Pierre et Barthélemi de Libellât, qui livrèrent la ville aux troupes du duc de Guise.
55 Ed. 1862 : « Au bord de l'onde. » La leçon que nous avons admise, oubliée par Saint Marc et par M. Lalanne. dans les variantes, est tirée de l'édition de 1659. Le flux est opposé au reflux (ci. X\I, 74), comme l'awe à l'ennui, comme Le chaud à la froidure 40. — [Racan, Ode à M. de Termes :
La jeunesse de l'année Soudain se voit terminée.
Cinq ans Marseille volée
A son juste possesseur
Av;iit langui désolée
Aux mains do cet oppresseur.
Enfin le temps l'a remise 45
En sa première franchise :
Et les maux qu'elle enduroit
Ont en ce bien pour échange,
Qu'elle a vu parmi la fange
Fouler ce qu'elle adoroit. 50
Déjà tout le peuple More A ce miracle entendu:
Après le chaud véhément Revient l'extrême froidure; Et rien nu monde ne dure Qu'un éternel changement.
Leurs courses entre suivies Vont coin i.e un tlux et reflux.
Cotte strophe philosophique est fort bien placée. Il n'est rien de plus intéressant et de plus délicieux que ce mélange adroit et facile de laits et de réflexions morales. Le grand Rousseau n'a pas toujours connu cet ait charmant, dans lequel Horace excelle comme dans tout le reste. A. Ciiémei;.]
40. — Franchise, liberté. Corneille a dit dans Cinna, IV. ni :
Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise : Si je t'ai mise aux fers, moi-môme je les brise.
51. — [Strophe très -belle, bien du ton de la lyre et qui termine parfaitement ce poème. Il y a en depuis Malherbe peu de nos poètes qui l'aient égalé dans cet art charmant des anciens, de rendre poétiquement des détails géographiques. Rien ne donne pins d'âme et de vie ;'i un tableau. A. Ghénier.] Sans doute cette strophe est parfaite an point de vue de cette musique des vers dont A. Chénier parle plus haut, mais n'est-elle pas un hors-d'œuvre poétique? Sainte-Beuve i.V. L XIII, p. 579) a fait remarquer que l'ode ainsi traitée « n'échappe pas au froid du genre, aux images d'emprunt, à l'enthousiasme de commande qui vient traverser l'enthousiasme naturel et qui va s'affubler d'ornements étrangers à nos habitudes et (l'une beauté de convention. » Cf. Boileau, Sat. IX
A l'un cl l'autre Bosphore
Le bruil en esl répandu :
Toutes les plaines le savent, 55
Que flnde el PEuphrate lavent ;
El déjà pâle d'effroi
Memphis se pense captive,
Yoyanl si près de sa i ive
l"n h 'v.'ii de Godefroi. eu
ÏYW LE MÊME SUJET
Tantôt nos navires, braves De la dépouille d'Alger, Viendront les Mores esclaves À Marseille décharger;
•:>T. — [Divin. Racine, Ber., I, iv: «La Judée on pâlit. » A. Ciiénier.] 60. — Les princes de la maison de Lorraine prétendaient descendre de Godefroi de Bouillon, due de la Basse-Lorraine.
VIII. — Ce fragment, publié en 1630.. se rapporte probablement. dit M. Lalanne, à l'Ode sur la prise de Marseille. — « Cette stanee est véritablement lyrique dit Ménage. » [Strophe remarquable, dans le vrai goûl des anciens. J'aime braves de la dépouille, quoique vieilli. Riche» de la perte est une expression heureuse et horatienne; la fin esl charmante et bien antique. A. Ciiémer.]
1. — Braves, fiers, enorgueillis; voy. XXXI. 11. Ronsard, dans le Bocage royal, a employé se braver pour s'enorgueillir :
Vienne qui nu ciel se brave île l'honneur
D'avoir scefl repousser le camp du Grand-Seigneur.
Tantôt, riches de la perte 5
De Tunis et de Biserte,
Sur nos bords étaleront
Le coton pris en leurs rives,
Que leurs pucelles captives
En nos maisons fileront. 10
SUR LE MÊME SUJET
Soit que de tes lauriers la grandeur poursuivant, D'un cœur où Tire juste, et la gloire, commande. Tu passes comme un foudre en la terre flamande,
9. — [Ce mot pucelles est parfaitement placé là. Filles n'eût pas été si bon; et si la strophe eût été écrite dans le dernier siècle, il aurait nécessairement fallu mettre vierges, (.'estime des circonstances les plus humiliantes de la captivité, que de jeunes pucelles soient réduites à des occupations serviles au moment où le mariage les attendait et où elles allaient faire usage de leur pénible virginité. Horace [Odes, l, xxix) :
Quae tibi virginum,
Sponso necato, Barbara servie! .
A. CllÉNIEP..]