SCENE III
LA FERONNIERE, FERRON.
FERRON, entrant avec des sacs de procès.
Femme, viens m'embrasser; viens. — Triomphe complet.
J'arrive tout courant du Petit-Châtelet :
Ma foi, c'est un beau jour, et jamais Démosthènes,
Plaidant pour la couronne en présence d'Athènes,
jamais Hortensius, avec plus de succès,
N'a, devant le préteur, enlevé son procès 1
Il s'agissait d'un mur ; et je m'en vais te faire,
Pour te montrer un peu, le récit de l'affaire.
J'ai posé dès l'abord que la propriété
Etait un droit sacré pour tous, et j'ai cité
Nombre d'autorités, toutes incontestables,
Le Décalogue hébreu, la loi des Douze Tables,
Charlemagne, Eginhard, et, sur le droit canon,
Les docteurs les plus forts et les plus en renom ;
Voilà pour la majeure. — Or je poursuis et prouve
Qu'en l'espèce actuelle, et l'état où se trouve
La cause, on ne saurait, sans violer ce droit.
Au mur de ma partie imposer un surcroît ;
Je cite Châtelain, Traité des Bénéfices ;
Ovide, en l'Art d'Aimer; Cicéron, des Offices;
Huit ou dix vers d'Homère, un fragment de Caton,
Et quelques traits passim du Banquet de Platon ;
Si bien qu'ayant ainsi, pendant au moins une heure,
Compendieusement débattu ma mineure,
Tu comprends ; — au moyen d'une transition,
J'arrive adroitement à ma conclusion !
Et quoique l'adversaire ait dans sa plaidoirie
Rappelé doctement tous les rois d'Assyrie,
Alexandre et Bacchus dans l'Inde, le Sanscrit,
La fille de Jephté, la mort de Jésus-Christ,
Numa Pompilius, Tarquin, la république.
Saint Grégoire de Tours, Marculfe ; — je réplique,
J'emporte mon affaire à l'unanimité.
Et gagne pour mon mur la mitoyenneté !
LA FÉRONNIÈRE, prëoccupée.
Ce devait être beau, sans doute, et je regrette...
FERRON
Mais qu'as-tu donc, bon Dieu ! tu semblés bien distraite?
LA FÉRONNIÈRE, se contraignant.
Moi? rien.
FERRON, art'ectueusement.
Tant mieux! — Or ça, lorsque j'étais au plaid, Que faisiez-vous ici, madame, s'il vous plaît? Songiez-vous bien à nous? étiez-vous bien peinée De nous sentir absent toute la matinée !
— Car, vois-tu, moi, je t'aime, et ne crois pas pouvoir Passer impunément quatre heures sans te voir. Je t'aime ! en ton amour j'ai mis toute ma vie ; Avec toi, pas de rang, pas d'honneurs que j'envie. Et je ne veux du ciel que de t'avoir toujours Comme un rayon d'en-haut pour embellir mes jours ! Le dirai-je ? parfois ce soin de ma fortune, Cette profession me pèse et m'importune,
(Montrant ses sacs de procès.)
Et je maudis vingt fois par jour tout ce fatras Qui vient chaque matin m'arracher de tes bras ; Et dès demain encor...
LA FÉRONNIÈRE
Demain !
FERRON
Que veux-tu faire .^
(S'animant.)
Il s'y faut résigner. C'est une belle affaire Pourtant ! Je dois plaider pour Guillaume Colmet De la Croix-du-Trahoir. — Sa femme, qu'il aimait, Aux bras d'un grand seigneur s'était prostituée...
LA FÉRONNIÈRE
O ciel !
PERRON
11 la surprise un jour, et l'a tuée.
Comme tu comprends bien, la chose a fait parler ; Monsieur le grand-prévôt est venu s'en mêler,
Et ce n'est plus qu'en moi que le pauvre homme cspèr^ Mais qu'il n'en craigne rien : par l'âme de mon père. Je veux élre damné si je ne parviens pas A le tirer bientôt sain et sauf de ce pas !
LA FÉRONNIÈRE
Malheureuse 1
FERRON
Elle n'a que ce qu'elle mérite.
D'ailleurs le droit romain, cette raison écrite, Porte que si lépoux trouve en flagrant délit Sa femme aux bras d'un autre, et la tue en son lit. Le meurtre est excusable en ce cas, et décide Qu'on ne peut invoquer la loi sur l'homicide. Et c'est justice, au fait ; tous les plus grands auteurs I}i iitroqiie jure, tous les commentateurs, Ont écrit dans ce sens. — .Mais quant à cette infâme Qui put trahir ainsi tous ses devoirs de femme, J'ai peine, je l'avoue, à m'cxpliquer comment Tu te peux affliger d'un juste châtiment. Tu ne sais ce que c'est qu'une temme adultère...
LA FÉRONNIÈRE, à part.
Oh ! je n'y puis tenir ! •
FERRON, continuant.
Son cœur est un mystère Dont ton œil n'a jamais pénétré les replis. Tu sais tous tes devoirs d'épouse et les remplis :
Tu ne soupçonnes pas par combien de souffrances, D'angoisses, de remords et d'effroyables transes, La femme criminelle expie à tout moment L'affront fait à l'époux, et l'oubli du serment ! C'est un mal incurable, une lente agonie...
LA FÉRONNIÈRE, à part.
Grâce !
FERRON, continuant.
Le jour, la crainte; et la nuit, l'insomnie. Trembler près d'un époux, et ne pouvoir jamais
(Apercevant la robe jetée sur un escabeau.)
Le serrer dans ses bras sans frissonner... Eh mais ! Que vois-je donc là-bas ?
LA FÉRONNIÈRE, troublée.
Cela?... C'est ma marraine..
Comme dame d'honneur attachée à la reine... Dont c'est demain la fête... et qui m'a fait cadeau De la robe fourrée, ainsi que du bandeau...
PERRON, examinant la robe.
Elle est bien généreuse, au moins : quelle richesse ! Quel luxe ! C'est vraiment un fourreau de duchesse ! Mais c'est bien beau pour nous, pauvres bourgeois : aussi, Crois-moi, ne le prends pas, et garde celui-ci. Et puis je crains, s'il faut dire ce que je pense. D'amener au logis ce goût de la dépense. Cet amour de briller déjà si répandu.
Et qui depuis un temps n'en a que trop perdu :
Sans compter les malins propos du voisinage ;
Il ne faut que cela pour troubler un ménage.
J'ai le tort d'être riche, et chez tous ces gens-là,
Pour se faire haïr, rien n'est tel que cela.
Tu ne te doutes pas combien la jalousie
A fait tourner la tête à cette bourgeoisie :
Tout leur est bon, pourvu qu'ils se puissent venger ;
(La Féronnière fait un geste d'effroi.)
Et jusqu'à ton honneur... Vas-tu pas t'affliger? Que veux-tu ? c'est besoin pour eux que de médire ; Faut-il se faire mal? — Mais va, laisse-les dire ; Moi, je suis sûr de toi. — Mais qu'as-tu donc? vraiment. Tu pâlis !
LA FÉRONNIÈRE, avec effort.
La chaleur... un étourdissement...
Maintenant c'est passé... parle
FERRON, avec inquiétude.
Il faudrait attendre...
LA FÉRONNIÈRE, de même.
Je suis tout-à-fait bien... Parle... je puis t'entendre.
FERRON
Tu souffres ; je le vois. — Il te faut du repos ! Se tourmenter ainsi pour de méchans propos Trop sots pour être crus : entre autres, il circule L'histoire la plus plate et la plus ridicule...
Peu m'importe, après tout. — Ils ont même, je croi, Dans leurs méchancetés mêle le nom du Roi.
LA FÉRONNIÈRE, se laissant tomber sur une escabclle.
Le Roi ! — Je suis perdue !...
FERRON, éperdu.
Elle tombe épuisée ; 1211e étouffe ! — De l'air ! de l'air ! Cette croisée...
LA FÉRONNIÈRE, ranimée à ce mot, se levant à demi, et tombant aux ),'enoux de son mari, s'efforce de l'arrêter.
Que faites-vous ?
FERRON, «e dégageant.
Pourquoi te traîner sur mes pas r Reste ; je vais l'ouvrir moi-même.
LA FÉRONNIÈRE, faisant un dernier ellort.
N'ouvrez pas !
(Elle n'a pu retenir Perron, qui se dirige vers la fenêtre, et l'ouvre. A ce moment, elle tombe sur le plancher sans connaissance.)
FERRON, accourant à elle. •
(Il frappe sur un timbre.)
Elle se meurt! et pas un seul valet; — personne ! Les traîtres ont juré de s'enfuir quand je sonne ! je vais chercher moi-même... Eh quoi, laisser ainsi !... Mais ce n'est qu'un moment, et je reviens ici.
(Il sort par une porte latérale.)