‹ Poésies de Félix ArversChapitre 19 sur 60 · LA FÉRONNIÈRE, FRANÇOIS I · texte numérisé non relu

LA FÉRONNIÈRE, FRANÇOIS I

FRANÇOIS 1''^' entre par une petite porte dérobée : il s'approche vivement La Fcronnière, et lui baise la main.

Je me suis fait attendre ; Mais, foi de gentilhomme, il ne tint pas à nous Que vous ne nous vissiez plus tôt à vos genoux. C'est encor ce Luther, dont Satan nous délivre ! Qui vient, à Wittemberg, de lancer un gros livre ;

11 y tallait pourvoir, et mettre empêchement

Aux progrès du scandale et du débordement.

Pour que les imprimeurs n'eussent la fantaisie

De semer en tous lieux ce levain d'hérésie,

Nous venons à l'instant de faire un bon édit,

Scellé de notre scel, contre cet art maudit.

— Oui, depuis trop long-temps mon œil se scandalise

Des tribulations de notre sainte Église ;

Contre tous ces docteurs et leur fougue à prêcher,

Moi j'ai deux argumens : la hart et le bûcher.

Sans laisser au torrent le temps de se répandre,

Je prétends... A propos, tu n'as jamais vu pendre?

C'est une chose à voir.

LA FÉRONNIÈRE

Non, et je vous promets Que je souhaite fort de ne le voir jamais. Mais, mon seigneur et Roi, que votre courtoisie Oublie en ce moment quelque peu l'hérésie, Songe à son humble esclave, et lui daigne adresser Un de ces mots d'amour, si doux à prononcer.

FRANÇOIS Fr.

C'est, foi de gentilhomme, une idée assez bonne! Adieu, Rome et Luther, Genève et la Sorbonne ;

(Mettant un genou en terre.)

Je te demande grâce, et veux rester ainsi Jusqu'à ce que ta voix m'ait octroyé merci.

LA FÉRONNIÈRE, le relevant.

Vous, Sire, à mes genoux, à moi votre servante, Las ! et de si bas lieu !

FRANÇOIS F''

Qu'importe? je me vante Qu'il n'est pas dans ma cour, qu'il n'est chez mes voisins De Londre ou de Madrid, mes honorés cousins, Fille de grand seigneur, femme portant couronne Et traînant le manteau de duchesse ou baronne. Qui se puisse prétendre égale en doux attraits A celle dont les yeux m'ont percé de leurs traits. Ce gentil regarder, ce parler, ce sourire. Ce charme qui se sent et ne se peut décrire. Tout cela me ravit, me transporte ! — 11 faudrait Léonard de Vinci pour faire ton portrait. — Il le fera ! (*) Lamour a si grande puissance, Qu'il ne prend en souci le rang ni la naissance ; Et l'on voit chez les Grecs monseigneur Cupido Toujours représenté les yeux ceints d'un bandeau. Jamais Clément Marot, en grâce poétique, Rival d'Horatius, bien qu'il soit hérétique, Jamais pour plus d'appas, Melliii de Saint-Gelais, N'ont composé dizains, rondeaux ou virelais".

(") Il l'a fait. (jVore de l'Auteur.) On a longtemps conside'ré l'admirable portrait de Léonard de Vinci comme celui de la belle Ferronnière. Il est à peu près universellement reconnu aujourd'hui que cette désignation est apocryphe. (A'off de l'édition J

cScS

Eh ! j'v pense à mon tour! Il me prend fantaisie

De chanter tes attraits en belle poésie ;

Car tout chacun s'en mêle, et n'est pas, Dieu merci,

Jusqu'à ton serviteur qui ne s'en pique aussi.

Je veux te célébrer sous le nom de Glycère,

Mot grec qui signifie...

LA FÉRONNIÈRE

Il n'est pas nécessaire Que Votre Majesté, pour aussi peu vraiment, S'aille mettre en dépense, et prenne du tourment. On sait qu'elle manie et la plume et l'épée. Comme le duc César qui prit le roi Pompée.

FRANÇOIS F'', souriant.

Historique, historique î Ah ! peste !

LA FÉRONNIÈRE

Mais on dit.

Car à vous parler franc ce regard m'enhardit. Que ce roi, qui jamais n'a trouvé de rebelles, Est volage en amour et grand trompeur de belles ; On va jusqu'à nommer...

FRANÇOIS F'', l'interrompant.

Je me suis autrefois Senti quelque penchant pour Françoise de Poix. C'est vrai ; mais c'est fini, cela depuis Pavie, Où nous perdîmes tout, fors l'honneur et la vie. Comme tu sais de reste.

LA FERONNIERE, -..uriam.

Est-ce là tout?

FRANÇOIS F''

Lœil bleu.

Le souris gracieux, d'Anne de Pisseleu, Des égards innocens, de froides complaisances, Ont servi de prétexte à bien des médisances ; Laisse à de vains discours les oisifs occupés ; Il n'en est rien du tout, crois-moi.

LA FÉRONNIÈRE

Vous me trompez.

Mais croyez-vous, hélas ! que je sois la maîtresse De rompre ce lien qui m'enserre et me presse, Et si de cet amour j'avais pu triompher, Que j'aurais attendu cela pour l'étouffer? Oh ! c'est plus fort que moi ! vingt fois, pauvre insensée! De revenir à bien jai conçu la pensée ; j'ai lutté jour et nuit, j'ai prié tous les saints De maintenir mon âme en ses pieux desseins ; j'ai dit à notre abbé : Je donnerai, messire, Deux nappes pour l'autel et dix cierges de cire. Un voile pour la Vierge, et je ferai cadeau Dune robe de drap mi-partie au bedeau ; j'ai jeûné, j'ai veillé, j'ai vu dans ma misère S'user entre mes doigts les grains de mon rosaire ; Hclas 1 rien n'y faisait. — J'ai, près des nécromans,

Contre ce mal sans fin cherché des talismans : Bohèmes, zingaris, et docteurs hermétiques, J'implorai près d'eux tous des mots cabalistiques ; L'amour fut le plus fort, et j'ai pu découvrir Qu'il n'est charmes ni sorts qui sachent en guérir ! Ce que voyant enfin, triste et désespérée, Je me suis au torrent tout entière livrée : Je t'aime ! va, crois-moi, je t'airne ; je te dis Que j'ai perdu pour toi ma part du paradis, Et me suis résignée à la gêne éternelle Que réserve l'enfer à l'âme criminelle !

FRANÇOIS !«''■

■Va ! je te donnerai tant d'or et de joyaux. Mignonne, et de rubis et d'ornemens royaux, Que tu pourras du ciel désarmer les vengeances, Et tacheter comptant pour mille ans d'indulgences !

LA FÉRONNIÈRE

Ah ! puisse un tel péché se racheter ainsi ! Mais qui fera que moi je me pardonne aussi?...

FRANÇOIS ler, à part.

Des remords ! Dans le cours de mes erreurs passées

Je n'avais j'amais vu que femmes empressées

A tomber à mes pieds, et sentant tout le prix

De l'honneur qu'on voulait bien faire à leurs maris ;

C'était d'un glacial, d'une monotonie !

Mais voici, grâce à Dieu, l'intrigue rajeunie,

Et je quitte à la fin les sentiers rebattus Des vulgaires amours et des demi-vertus !

LA FÉRONNIÈRE, continuant.

Je vais toujours pleurant et m'accusant moi-même De trahir mes devoirs et cet époux qui m'aime !...

FRANÇOIS 1"

Maître Perron; je sais: la gloire^ du barreau,

Plaidant comme jamais TuUius Cicero.

Docteur en droit canon, maître es arts, homme unique,

(2lii totiim scibile scivit, dit la chronique !

Depuis que notre édit de Villers-Cotterets

Du latin scolastique a purgé les arrêts,

Et par-devant nos cours civile et criminelle

Rétabli dans son droit la langue maternelle, '

Maints éloquens discours et plaidoyers français

Ont encore assuré le gain de ses procès !

LA FÉRONNIÈRE, pleurant.

Il m'aime ! et dans mon cœur un autre a pris sa place ; Il m'aime ! et je le fuis, et son amour me lasse ! C'est mon plus grand supplice : il m'aime ! et c'est pitié De payer tant d'amour de si peu d'amitié !

FRANÇOIS F"", la pressant dans ses bras.

Elle est plus belle encor, je crois, lorsqu'elle pleure !

LA FÉRONNIÈRE

Mais il va revenir au logis ; voici l'heure :

Si vous ne voulez pas ma mort, si vous pensez

Que ces tourmens sans fin m'ont dû punir assez, Allez-vous-en.

FRANÇOIS lei-.

Déjà !

LA FÉRONNIÈRE

Vous ne pouvez connaître Ce qu'au fond de cette âme un soupçon ferait naître ; Monseigneur, croyez-moi, partez; car s'il entrait, Et vous trouvait céans, ô Sirel...

FRANÇOIS r'", avec fierté.

Il n'oserait!

Mais te quitter si tôt, te quitter! il me semble Qu'à peine avons-nous eu le loisir d'être ensemble ; Je n'ai rien dit encor de ce que je voulais, Et tu veux m'exiler déjà darts mon palais ! — Je pars ; mais en retour, il faut qu'aujourd'hui même Je te revoie...

LA FÉRONNIÈRE

O ciel !

FRANÇOIS I^''

Une femme qui m'aime Sera-t-elle inflexible au plus cher de mes vœux?

(Tendrement.)

J'ai besoin de te voir, il le faut. — Je le veux !

LA FÉRONNIÈRE, avec abattement.

Allons ! — Depuis le jour où je me suis damnée

J'ai remis en vos mains toute ma destinée, Advienne que pourra! j'en ai pris mon parti. — Mais attendez au moins que Ferron soit sorti.

FRANÇOIS Ff.

Mais comment le Savoir? Que faut-il que je fasse .^

LA FÉRONNIERE, après avoir réfléchi un instani.

(Le menant à la fenêtre.)

Il n'est que ce moyen. — Oui. — Le logis en face

Est à l'un de vos gens. — Allez y. — J'agirai

Si bien avec Ferron que je l'éloignerai :

Dès qu'il n'y sera plus, j'ouvrirai la fenêtre

Que voilà, c'est le signe où vous pourrez connaître

Que je suis seule. — Allez. — Mais pas avant, pour Dieu !

FRANÇOIS !«•', lui baisant la main.

Je te le jure, foi de gentilhomme ! — Adieu !

(Il sort par la porte dcrobec.) LA FÉRONNIERE, seule.

Remettons-nous un peu. — J'étais pâle et glacée,

Je tremblais qu'il ne vînt. — L'heure est déjà passée.

Qu'il n'aperçoive pas mon visage altéré,

Et ne se doute pas, surtout, que j'ai pleuré !

Mais comment l'éloigner d'ici sans quil soupçonne?...

On vient. — C'est lui ! — Mon Dieu, malgré moi jefrisonnne!

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