‹ Poésies de Félix ArversChapitre 32 sur 60 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

(La chambre à coucher de Ferron.)

PERRON, LA FÉRONNIÈRE, endormie sur le lit.) FERRON, sur le devant de la scène.

Cette nuit est passée enfin ! et mon outrage...

Que pour en venir là j'eus besoin de courage !

Combien j'ai dû souffrir ! quand on vient à penser

Que moi, qui veux sa mort, il fallut m'abaisser

A feindre, à lui jurer ; — mais qu'importe un parjure

A présent ? — que j'avais oublié mon injure !

Ah ! sans doute le ciel, pour premier châtiment,

Jette sur ses maudits l'esprit d'aveuglement.

Je l'ai trompée enfin ; se croyant pardonnée.

Elle s'est dans mes bras sans crainte abandonnée,

La pauvre malheureuse! et ne soupçonnant pas

Que ces embrassemens recelaient le trépas,

Et moi, je la serrais dans mes bras toute nue,

Plus belle que jamais je ne l'avais connue...

Alors le souvenir en moi s'est ranimé

Du temps où je l'aimais et m'en croyais aimé ;

Mon œil s'est retracé l'image involontaire

De ces premières nuits d'amour et de mystère.

Pourquoi le cacherai-je? un instant j'ai faibli; J'ai presque regretté... C'est un moment d'oubli, J'en conviens ; mais bientôt ma haine rallumée A repris place au cœur, et l'œuvre est consommée ! Qu'elle porte à présent l'amour empoisonné...

LA FÉRONNIÈRE, se réveille. Elle cherche des yeux son mari ; l'aperçoit et vient se jeter dans sas bras.

Dis encore une fois que tu m'as pardonné I Mon crime méritait une peine exemplaire ; Tu ne t'es pas armé de toute ta colère. Toi, tu fus bon pour moi ! Non jamais, mon ami, Lorsque je te tenais dans mes bras endormi, Que tu me prodiguais ces caresses de flamme Qui passent par le corps pour aller jusqu'à l'âme, Jamais je n'ai connu plus doux ravissemens, Ni trouvé tant de charme à tes embrassemens. Que ma joie était pure ! et comme en cette étreinte Que ne venait troubler le remords ni la crainte, J'ai goûté ce bonheur que je croyais perdu, / Dont j'étais si peu digne et que tu m'as rendu !

FERRON, ne pouvant plus cacher son émotion, fait quelques pas pour sortir.

Adieu !

LA FÉRONNIÈRE

Que signifie?...

FERRON, troublé.

Un voyage... une affaire.

LA FERONNIERE.

Tu ne m'as jamais dit...-

PERRON, avec eSort.

Adieu 1

LA FÉRONNIÈRE, le retenant.

Que vas-tu faire?

Quoi ! tu veux, maintenant que de plus heureux jours...

FERRON, d'un air sombre.

Quand je ne voudrais pas, il le faudrait toujours.

LA FÉRONNIÈRE

Peux-tu bien me quitter !

FERRON, avec un soupir qu'il ne peut étouffer.

Ah, je sens qu'il m'en coûte !

LA FÉRONNIÈRE

Est-ce pour bien long-temps ?

FERRON

Pour bien long-temps.

LA FÉRONNIÈRE, lui prenant la main.

Ecoute :

Tu veux partir. — C'est bien. — Mais je me maudirais Si je gardais encor pour toi quelques secrets : Je méritais la mort, indigne pécheresse ; Et toi, tu m'as rendu la vie et ta tendresse. Tu m'as ouvert ces bras que tu pouvais fermer. Et bien ! c'est toi que j'aime et que je veux aimer ; Je serai ton esclave, et te viendrai moi-même

Servir comme mon maître et seigneur !

FERRON, avec transport.

Elle m'aime!

LA FÉRONNIÈRE

Mais, pour celui qui put m'arracher au devoir,

Tu sais qu'il n'est qu'un pas du vouloir au pouvoir :

Ah I crains à tes dépens, mon ami, crains d'apprendre.

Hélas 1 ce que l'amour d'un roi peut entreprendre !

Car enfin il m'aimait! — Et moi, de mon côté,

Car je te dois ici toute la vérité,

Je doute encor de moi I... je ne suis pas bien sûre

Que le ciel jusqu'au fond ait fermé la blessure ;

Je n'ose interroger mon âme, et je craindrais

De la livrer encore à d'éternels regrets !

Oh ! c'est pour cette fois que le ciel et la terre

Devraient de tout leur poids écraser l'adultère.

Et fermer sans retour l'espoir du repentir !

Or tu peux empêcher cela. — Tu veux partir ;

Emmène-moi.

PERRON

Grand Dieu !

LA FÉRONNIÈRE

Partons pour l'Italie, Pour l'Espagne, qu'importe ? Il faut que je l'oublie, Il le faut, je le veux ! — Partons ! Qui sait, demain. S'il ne nous aura pas interdit le chemin ?

II n'est que ce moyen : essayons de l'absence ; L'éloignement sans doute aura plus de puissance, Me sauvera plus vite, et pour ma guérison Peut-être fera plus que .n'a fait la raison !

FERRON, avec entraînement.

Par les saints ! est-il vrai, dis, que ton cœur abjure Ce détestable amour? réponds.

LA FÉRONNIÈRE

Je te le jure, Je ne veux plus le voir.

FERRON, transporté.

Ainsi j'ai retrouvé Ce bonheur d'autrefois que j'avais tant rêvé !

LA FÉRONNIÈRE

Il importe, avant tout, de faire diligence : Partons. — Va, nous serons heureux,

FERRON, entraîné par elle, fait quelques pas pour sortir, puis, comme frappé d'une idée soudaine, il revient précipitamment, et s'écrie avec désespoir :

(A part.)

Et ma vengeance !

Qu'ai-je fait? qu'ai-je fait? — Oh, le germe assassin Circule dans son corps et lui ronge le sein ! J'allais lui pardonner ; ma haine désarmée... Ah, je sens que jamais je ne l'ai plus aimée ! Et pourtant si je fuis avec elle, et la mets Dans l'impuissance enfin de le revoir jamais,

Nous en mourrons toujours, et lui, le seul coupable, Il vivra !

LA FÉRONNIÈRE

Qu'as-tu donc ?

FERRON, de même.

Oh, ma tête est capable De se briser ! Vouloir la serrer dans mes bras. Et ne pas le pouvoir !

LA FÉRONNIÈRE

Dès que tu le voudras, Nous partirons.

FERRON, avec efiort.

Je pars seul.

LA FÉRONNIÈRE

Quelle étrange idée !

C'est la seule faveur que j'eusse demandée. Je t'ai fait lire au fond de mon âme, et tu vois Que pour notre bonheur à tous deux...

FERRON, à part.

Cette voix, Ce regard, tout cela m'enivre, et ne me laisse Que trouble au fond de l'âme ! — Oh, c'est une faiblesse ! — Et pourtant n'est-il pas horrible de penser Qu'il faut que ce soit moi qui vienne la pousser Vers cet autre?

LA FÉRONNIÈRE

N'as-tu pas dit : Je te pardonne !

Et tu veux que je reste !

(Elle prend ses mains, qu'elle embrasse.) FERRON, faisant un effort pour la repousser.)

Il le faut ; — je l'ordonne !

LA FÉRONNIÈRE, pleurant.

Quoi ! vous me repoussez de vos bras ! — C'est affreux !

FERRON, à part.

(Avec un mouvement de joie.) (Avec désespoir.)

Elle pleure ! — Elle ira ! — Que je suis malheureux !

(Il sort précipitamment.)

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