POUR LA FÊTE DE M. TALMA
D. PÈRE
De mon ami Talma c'est aujourd'hui la fête!
Je veux lui déclamer des vers que dans ma tête...
D. FILS
Devant lui, déclamer! crains...
D. PÈRE
Talma, par ma foi, En s'entendant louer tremblera plus que moi.
D. FILS
Qui? lui trembler, Talma!
D. PERE
Crois ce que je t'atteste :
Plus on a de mérite et plus on est modeste.
D. FILS
Je craindrais...
33a POESIES DIVERSES.
D. PÈRE
De ta peur j'entrevois la. raison :
Un jour, avant de voir Talma dans sa maison, (Nous étions au jardin dessiné par Le Nôtre); « Se peut-il que Talma soit homme ainsi qu'un autre?» Disais-tu : chez Talma soudain je t'ai conduit. Mais tu tremblais un peu quand tu fus introduit : Moi , je ne vis en lui qu'un homme bon , aimable ; Pour toi, tu contemplais le regard formidable, Le front terrible et fier d'Oreste et de Cinna ; Et le cœur te battit en embrassant Talma.
D. FILS
"Vous vous étiez connus?
D. pèlRE.
Presque dès notre enfance :
Au Collège, ici près, nous fîmes connaissance. Quand avec un dieu même on se vit écolier, On peut avec ce dieu devenir familier, N'est-il pas vrai? Tous deux, sortant de rhétorique, Nous fesions ce qu'alors on nommait la Logique : Et là, riant de voir l'essaim des noirs enfants Qu'à Mâzarin Sulpice envoyait tous les ans.
Et des Baralipton laissant là le grimoire, Tous deux nous venions tard. Si j'ai bonne mémoire, Talma disait des vers, mais de telle façon Qu'à notre régent même il eût fait la leçon ; Moi , plus simple , j 'allais, un quart d'heure , en cachette, Apprendre, au jeu de paume, à tenir ma raquette: Puis craintif, haletant, et le regard baissé, J'entrais : monsieur Talma, sans être plus pressé,
Scandale de la classe où siégeaient tant d'apôtres , Arrivait , dandinant, une heure après les autres : Il fut chassé. Talma , sans ce triste revers , Aurait de sa logique étonné l'univers:
Mais Talma, sans pâlir, reçut l'arrêt suprême; Et venu dandinant, il s'en alla de même:
Et moi , voyant partir mon ami fugitif, Je fus plus assidu , mais non plus attentif.
D. FILS
Oui, mais pendant qu'ici tu nous remets en classe, Tu ne fais pas tes vers; adieu, le temps se passe; Je m'en vais : crains surtout que le triste orateur Ne demeure muet aux yeux du spectateur.
Songe au cercle d'amis...
D. PÈRE
Parbleu ! je suis du nombre.
Si je t'en crois, bientôt j'aurai peur de mon ombre. D'ailleurs, devant qui donc serais-je épouvanté? Craindrais-je ce savant (0, ami de l'équité, Géomètre profond, qui dans son art peut-être Connaissant deux rivaux, n'y connaît pas de maître? Le vertueux Ducis? Lémontey le penseur?
Du Tyran domestique est-ce l'aimable auteur W? Ou l'ami de Colin (^), qui, dans plus d'une pièce, A de ses Étourdis retrouvé la finesse, Et dont le style est pur autant que la raison? Chénier, Luce, Baour, Legôuvé, Grandmaison?
L'un qui dans ses amours surprit la muse épique ,
(x) M. Legendre. — (2) M. Alex. Duval. — (3) M. Andrieux.
Les autres, le soutien de la scène tragique; L'auteur S AgamemnonW celui de MariusW Les amis de Talma sont-ils savants en lu?
S'il en est d'érudits, ils n'ont rien de barbare; C'est Clavier Thellëniste, et Langlès le Tartare: Tous les deux honorés ; l'un chéri de Thémis , L'autre toujours présent au cœur de ses amis.
Craindrais -tje la beauté qui, peut-être sans blâme. Eût pu laisser l'orgueil se glisser dans son arae; Qui d'un homme en ses vers montrant la fermeté , Et des femmes la grâce et la facilité W, Ne prit de la grandeur que ce qu'elle a d'aimable , Des soins plus obligeants, un accueil plus affable? Elle réunit tout: mais son cœur eût gémi Que son rang lui coûtât la perte d'un ami.
Nous verrons des talents dont la France s'honore ; Rode, cet Amphion de qui l'archet sonore Est digne de briller dans les concerts des dieux; Et Garât, modulant des sons mélodieux:
Vous, Moreau, Pariset, vrais enfants d'Esculape! Vingt autres que j'ignore, ou dont le nom m'échappe, Tous artistes fameux , l'honneur du nom français. Ceux qui dans l'art d'Apelle ont eu d'heureux succès. L'un W qui, peignant un trait de la bonté divine. Fit lui-même un miracle auprès de la Piscine : Celui qui d'un grand nom a soutenu le poids W, Alors qu'au char d'Emile il enchaîna les rois :
(i) M. Lemercier. — (a) M. ArnauU. — (3) Madame de Salm. — (4) M. Vincent. — (5) M. Vernet.
Cette autre Dibutade (0 animant la Bacchante : Et celle encor qui voit (*) sur la toile vivante Ces enfants si naïfs sortir de son pinceau , Tandis que son époux t^) sous son docte ciseau, Au marbre qui .respire imprimant la souplesse, Donne aux Amours la grâce , aux héros la noblesse : Le peintre W qui d'un style élégant, noble, aisé, Eloquent défenseur d'Hippolyte accusé, Le couvrit de pudeur ainsi que d'innocence ; Et Regnault qui d'Achille instruit l'adolescence; Et toi qui , plus fameux en tes premiers succès , D'un second Bélisaire étonnant les Français (^), Pour ton amante as pris la muse de l'histoire.
Nous ne déplairons point, mon fils, tu peux m'en croire; Si le talent vulgaire est parfois exigeant, Apprends que le génie est toujours indulgent.
(i) Madame Lebrun. — (a) Madame Chaudet. — (3) M. Ghaudet. — (4) M. Guério. — (5) M. Gérard, élève de M. David , dont le tableau de Bélisaire, demandant raumôoe, commença aussi la grande réputation. Si on n'a point parlé de MM. David, Girodet, Gros, c*est qu'ils n'étaient point à cette réunion.
a36 POÉSIES DIVERSES.