ACTE IV, SCÈNE VIII
Armer les souverains. qui vous donnent asile? Rome doit s'indigner, quand les peuples, les rois, Pourraient tranquillement respirer sous ses lois. Que, conservant pour elle une haine profonde, Un seul homme ose encor troubler la paix du monde.
AMNIBAL.
Qu'un homme ose en effet, quand tout cède à la peur,
De ton ambition sonder la profondeur,
Rome, te disputer sa liberté, sa vie;
Que cet homme, en son cœur chérissant sa patrie.
Aspire à la sauver de l'affront de tes fers,
Ce n'est qu'un factieux qui trouble l'univers.
FLAMINIUS
Je vous l'ai dit ; de vous Rome n'a rien à craindre : Mais à vieillir en paix elle veut vous contraindre.
ANiriBAL.
Rome d'un autre soin a su vous occuper.
Est-ce donc Annibal que vous croyez tromper?
Quand, pour gagner du temps, vous montrez tant d'adresse,
Quelque gloire du moins console ma vieillesse.
Jeune, j'ai vu souvent Rome frémir d'effroi;
Vieux, je vois Rome en vous s'abaisser devant moi.
FLAMIIfTUS.
Rome pourrait, je crois , souffrir sans jalousie Qu' Annibal respirât dans un coin de l'Asie , Et voir en lui, malgré sa vieille inimitié , Moins un objet d'effroi, qu'un objet de pitié.
70 ANNIBAL
ANNIBAL
De pitië! non, Romains; tant qu'Annibal respire, Ce n'est point la pitié, c'est l'effroi qu'il inspire. L'eussiez-vous relégué dans des pays déserts ; Fût-il sous d'autres cîeux, environné des mers, Sur le roc isolé de quelque île lointaine Où souffle des autans la dévorante haleine; Pâle, enchaîné, souffrant sur son rocher fatal, Vous compteriez encor les soupirs d'Annibal ; Vos yeux l'observeraient, ne respirant qu'à peine, Fiers vainqueurs ; et, craignant qu'il ne brisât sa chaîne, Vous voudriez encor, par un effroi nouveau j Hors du monde connu lui creuser un tombeau.