A THÉOS
Laisse là, cher Théos , tes livres, ta science , Ta lyre , ton compas , et , de ta conscience , Étouffant dans ton cœur le généreux penchant , Fais-toi commis de banque, usurier ou marchand. A ramasser de l'or mets ta sollicitude , Dos comptes d'intérêts fais ton unique étude, Car rpstimo , à bon droit , se mesure aux écus, VA quiconque possède n toiilos les vertus.
Quand naguère , entiché de la philosophie , Je cherchais le secret d'être heureux dans la vie , Je mettais la fortune au-dessous du bonheur, Et je vivais content dans ma naïve erreur. Quand j'avais chaque jour, d'une main obstinée. Gagné par mon travail les frais de ma journée , Que du soir à minuit, j'avais dans mon cerveau Entassé pêle-mêle et Sénèque et Rousseau ; Et qu'un jour de plaisir la joyeuse guinguette M'avait vu triomphant faire danser Rosette ; Rosette que j'aimais, qui, sensible à son tour, Payait mes tendres feux de son naïf amour ; Et que j'avais enfin vu Mars et Léontine , Ou Talma déclamant les beaux vers de Racine ; Aucun désir alors n'avait place en mon cœur, Et je croyais avoir et sagesse et bonheur. Du sommet dédaigneux de ma philosophie , Je regardais la foule aux vices asservie , L'homme en place occupé de spéculation , Le poète vendant sa réputation ; Lo génie asservi, se soumettre à Tentrave,
Et corrompu par l'or ramper comme un esclave ; Le journaliste à gage , écrivain sans pudeur, Prostituer sa plume et vendre son honneur ! Oh ! je riais alors d'un dédaigneux sourire ! Quelquefois par pitié je me prenais à dire : Que je plains ce courtier, dont le char élégant, Franchissant le ruisseau , m'éclabousse en passant , Qui , bouffi d'arrogance et fier de ses richesses , Ne tient tout son éclat que d'indignes bassesses. Et cet agioteur, et ce vil usurier, Prêteur récalcitrant , insolent créancier ;
Et ce hardi voleur, cinq ans incarcéré , Qui reparaît au jour, puissant , considéré !
Et quand j'avais jeté mes dédains à la tête De tous ceux dont la vie est une longue fête , Je cherchais quelque lieu par l'honneur habité : C'était dans la chaumière et dans la pauvreté. Chez rosclavo qu'un grand façonne à son caprice
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Épictcte nouveau foulé sans qu'il gémisse ! C'était dans quelque coin de la foule ignoré , Humble et chaste maison d'un sage retiré , Qui vit libre et content de sa modeste aisance, N'enviant point des grands le faste et l'opulence , Vrai sage qui gémit sur sa patrie en deuil , Quand un roi met son peuple en un vaste cercueil Mais ne s'informe pas , la tempête apaisée , De ceux qui , profitant d'uue victoire aisée , Gomme une meute ardente, à l'insu des chasseurs , Se partagent les croix, les places, les honneurs. Eh! que lui fait l'intrigue en astuce féconde? Il cultive son champ où son espoir se fonde, Sans daigner demander quel nouveau souverain Courbe la liberté sous son sceptre d'airain ; Liberté qui se cabre , à la bride rebelle , Et grandit sous le joug qu'on a forgé pour elle ! Et ce sage ignoré, vivant selon son cœur. Rassemble à son foyer la paix et le bonheur. Et je disais : C'est là qu'habite la sagesse, Vivii trésor qn"i(M-bns on nécïlicir sans cesse,
C'est là que la vertu doit avoir des autels ,
Qu'elle doit recevoir l'hommage des mortels.
Insensé que j'étais ! A vingt ans! à cet âge !
Oh ! j'avais donc vécu chez un peuple sauvage!
Mais non. C'était chez vous, philosophes menteurs,
Que j'avais adopté de funestes erreurs.
Sophistes dangereux , grâce à votre faconde ,
Je croyais la vertu souveraine du monde.
Oh! vous m'avez- trompé , cruels, et j'en rougis!
C'est pour un écolier que sont bons vos écrits.
Mais sitôt que du monde on fait l'apprentissage ,
Du monde positif, on change de langage.
Pour arriver à tout , on n'aperçoit qu'un but :
Hors l'argent ici-bas il n'est point de salut.
Gueux, vous êtes honnis ! Riches, chacun vous choie!
Pour les uns la douleur, pour les autres la joie.
Fussiez-vous Déranger ou Laffîtte ou Dupont ,
Sans argent , je crains bien que , sur votre seul nom ,
Vous ne puisiez trouver, pour chasser la froidure ,
Chez nos riches marchands, même un manteau de bure.
Mais soyez un
Vous aurez du crédit , des honneurs et la croix. Tu m'arrêtes, Théos, et, dans ta bonhomie. Tu crois que sans raison ma muse se récrie ; Du temps où nous vivons tu juges selon toi ; Eh bien ! je vais prouver, l'exemple fera foi.
Tu connais bien, Théos, ce pauvre Morunvie, Dans un emploi chétif il a passé sa vie ; Jusques au ridicule il a porté l'honneur. Et pur de tout méfait, toujours gardé son cœur. Tandis qu'un sien collègue , avec moins de scrupule , Allait arrondissant son trop mince pécule , Et l'a si bien nourri que, devenu fort grand , Il put quitter l'emploi pour vivre indépendant. L'un avec son grand cœur et sa vertu parfaite. Attend sur ses vieux jours six cents francs de retraite j Puis alors il pourra , dans le sort le plus doux , Cultiver son jnrdin et vivre de ses choux.
L'autre, honoré partout, mais non pas honorable, A bon gîte , bon Ut et surtout bonne table , Fait bâtir un hôtel pour loger sa grandeur, Et , fier de son trésor, fait le petit seigneur . On ne s'informe pas si l'argent dont il brille Est l'adroit résultat d'un tour de Mascarille , Ou le fruit bien acquis d'un honnête labeur ; Il est riche, dit-on, c'est un homme d'honneur !
Or, maintenant , dis-moi lequel de ces deux hommes A mieux compris le siècle à l'époque où nous sommes? Et lequel , en un mot , a suivi la raison , De l'homme vertueux ou du rusé fripon ? — J'approuve le premier. — Et moi, j'approuve l'autre. Non pourtant que du vol je me fasse l'apôtre ; Mais , sur les mœurs du temps , j'ai souvent réfléchi , Et le tout bien pesé, c'est que l'homme affranchi Des petits embarras que le bas peuple endure , Fait toujours dans le monde une bonne figure. Nargue du préjugé que Ton appelle honneur ! Et puisque la vertu chez nous porte malheur,
Que , pour nous enrichir, prenant la bonne route, Tous les moyens soient bons , même la banqueroute ! Nous brillerons d'abord , et plus tard nos enfants , Fameux dans le pays , titrés, riches, puissants. Soutenus par l'éclat d'une grande fortune , Réclameront un jour l'honneur de la tribune ! Tu ris? et pourquoi pas ? Va, plus d'un nom fameux N'a pas à nous montrer de plus dignes aïeux. Aussi depuis long-temps le généalogiste Désespère de l'art et languit pauvre et triste. C'est juste : les aïeux, c'était un préjugé, Aujourd'hui c'est par l'or que chacun est jugé. Voulez-vous une place ou bien quelque grand titre ? Parlez; de vos talents, votre or sera l'arbitre, Et demandant toujours, vos titres obtenus, La croix attestera vos exploits inconnus.
Mais j'ai peur que ma muse en frondant les travers, Mette trop d'amertume et de fiel en mes vers; Finissons. Si pourtant j'nvais Ir don d'écrire,
Que j'armerais mon bras du fouet de la satire !
Mais laissant le chemin qu'a frayé Despréaux ,
Je ne chercherais pas querelle sur des mots ;
Les Cotins de mon temps, les Pradons, les Dépure,
Pourraient proser, rimer, sans craindre ma censure.
Eh ! qu'importe au bon goût quelques méchants écrits,
Qui chez leur éditeur restent ensevelis ?
Qui saura dans vingt ans que sur un ton épique,