SUR LES MARIAGES D'INTÉRÊT
A u. MoiiP.i.r.Kï, l'uoFKSSEun ru; riii^iniiigcF w tollkge dk nf.vehs
Quoi ! vous ne saviez pas , Morellet , que l'argent Rend, aux yeux du vulgaire, un sot intelligent? Qu'il ennoblit le rustre , et qu'au temps où nous sommes C'est par Tor seulement qu'on distingue les hommes ? Siècle d'un roi bourgeois, où fleurit l'usurier! Grande époque du juif ! Règne de l'épicier !
En vain, vous vous targuez d'une vie exemplaire,
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Et du nom glorieux que porte votre père ; En vain , vous apportez dans la société La vertu, les talents, l'honneur, la probité ; Malgré tous ces beaux dons que vous fit la nature , Vous ferez dans le monde une triste figure. Si vous ne joignez pas à ces dons éclatants L'irrésistible attrait de beaux deniers comptants. Eh! quoi, vous prétendez entrer dans la famille De ce riche marchand dont vous aimez la fille. Et vous ne possédez , pour plaire à ses parents , Que l'état que vous font vos modestes talents ? Mais vous perdez le sens. A ce trait de folie, Je ne reconnais point votre rare génie. Si vous aviez jamais, un La Bruyère en main. Sous ses mille replis fouillé le cœur humain , Vous n'eussiez pas commis une telle imprudence , Que d'aller vous montrer, dépourvu d'espérance , Pour arriver au but , c'est un méchant moyen Que d'annoncer d'abord qu'on ne possède rien . Voulez- vous à leurs yeux briller du plus beau lustre ? Fussiez-Yous bien grossier, bien ignoble . bien rustre ,
Montrez-vous appuyé sur votre coffre-fort ,
Et vous verrez l'effet de ce puissant ressort.
Vous êtes un maraud, la sottise en personne,
Ou bouffi de l'orgueil que la richesse donne ,
L'honnête et digne fils d'un infâme usurier
Que la justice oublie au fond de son dossier ;
Ou le neveu d'un homme à qui la banqueroute ,
T)r Taveugle fortune a fait trouver la route ;
Qiiimporte! montrez -vou s , la porte s'ouvrira,
T(jute difficulté pour vous s'aplanira.
Si Ton vient à vous dire : — Avez-vous du mérite?
Vf lUS répondrez : — D'un oncle en ce moment j'hérite.
— Avez-vous de l'honneur, des talents , des vertus?
— J'ai dans mon portefeuille au moins vingt mille écus.
— Jeune homme, touchez-là, soyez de ma famille; Vous avez mon estime et vous aurez ma fille.
Et la jeune beauté, conduite au saint autel , Pour s'attacher à vous d'un lien solennel , Jurera devant Dieu, victime obéissante.
D'être à jamais pour vous une femme, une amante,
Et tremblante prendra , de son époux nouveau ,
La chaîne dont sa bague est le premier anneau !
Puisse-t-elle en vos bras ne point verser de larmes !
Et ne jamais maudire, en ses vives alarmes ,
Ses parents, qui n'ont fait, sans consulter son cœur,
Que soigner sa fortune et non pas son bonheur.
Au siècle bienheureux du monde en sa jeunesse ,
( Il faut remonter haut pour trouver la sagesse ) ,
Dans ces temps bienheureux^ dis-je, où tous les humains
Chargeaient des dieux amis du soin de leurs destins ,
Qu'ils n'avaient point encore arraché de la terre
Ce métal qui chez nous fit naître la misère,
Où de simples pasteurs des pasteurs étaient rois ,
Où la seule raison leur tenait lieu de lois ,
Le ciel à leurs travaux accordait l'abondance ,
Et leurs jours coulaient purs au sein de l'innocence.
Jamais par l'avarice un père tourmenté ,
N'allait de son enfant vendre la liberté.
Deux amants brûlaient-ils de mutuelles flammes?
Unis par leurs parents ils confondaient leurs âmes ,
Et des plus doux transports enivrés pour toujours .
Us bénissaient en Dieu les auteurs de leurs jours.
Les époux fortunés de ces siècles prospères
Nourrissaient des enfants dont ils étaient les pères ,
Car l'épouse fidèle , ange de chasteté ,
Du lien conjugal gardait la pureté.
Mais sitôt qu'un peu d'or, distinguant la naissance ,
Eut assigné le rang et marqué la distance,
Que le fruit mal acquis d'un coupable labeur,
Chez les hommes pervers l'emporta sur l'honneur ;
Et qu'enfin la vertu , sans éclat et sans titre ,
De tous leurs mouvements cessa d'être l'arbitre ,
On vit naître partout l'orgueil intéressé ,
Et des cœurs corrompus l'amour pur fut chassé.
Que de parents alors commirent l'imprudence
D'ordonner le supplice inventé par Mézence,
Ce supplice honteux , dont l'enfer fut jaloux :
C'est la vierge nubile aux bras d'un vieil époux !
Eh ! que penser, grand Dieu ! quand la femme vulgaire
Met, comme en un encan, ses charmes à l'enchère ,
Qui , sans donner son âme, et perfide en secret,
S'unit avec dessein au vieillard qu'elle hait ; Que l'intérêt enfin conduit au sanctuaire , Avec un cœur ardent qui rêve l'adultère ! Et l'insensé vieillard , au piège enveloppé , Va payer de son or l'honneur d'être trompé!
Ami , le mariage est une chose sainte ,
Quand deux jeunes amants, libres et sans contrainte,
Brûlant du même amour, sont venus à l'autel
Se faire l'un à l'autre un serment éternel.
Mais ce n'est plus, hélas ! qu'une pesante chaîne ,
Qu'un lourd boulet d'airain qu'incessamment l'on traîne,
Un cauchemar affreux qui , la nuit , vous étreint ,
Et le jour laisse un mal sur votre front empreint ;
Si , prenant une route à tant d'autres commune ,
Vous avez négligé l'amour pour la fortune ,
Et si comptant pour rien l'affection du cœur,
Vous avez dans l'argent cru trouver le bonheur.
Hommes trop insensés, femmes plus insensées. Qui contractez des nœuds qu'abhorent vos pensées !
SATIRES. i 01
Votre présomption a-t-elle cru pouvoir Soumettre la nature aux rigueurs du devoir? Faut-il vous raconter les scènes scandaleuses Qu'étalent chaque jour les chroniques honteuses? Ces maris qu'au public le mépris a livrés , Qui , de chagrins cuisants sans cesse déchirés , Ont, pour alimenter une fureur jalouse, Le malheur d'adorer une coupable épouse ? Cette femme, au contraire , en proie à ses ennuis, Cachant chaque matin l'angoisse de ses nuits , Pour un injuste époux objet d'indifférence, Fidèle à ses devoirs et souffrant en silence , Se montrant chaque jour, maîtrisant sa douleur, Le sourire à la bouche et l'enfer dans le cœur! On ne finirait pas une telle matière , Si l'on voulait chercher et mettre à la lumière Tous les faits scandaleux dans l'ombre ensevelis. Que de femmes , hélas ! et que d'époux trahis , Parce que de nos jours des parents , trop peu sages , Ont basé sur l'argent le bonheur rlps ménages !
Août IR^R.
A MON AMI OUÉRIN.
suit i.K mahiack.
Eh bien ! mon cher Guérin, quand veux-tu vivre en sage Et goûter les douceurs d'un paisible ménage ? Triste célibataire, il faudra bien, sous peu, Que pour une pucelle épris du plus beau feu , Tu viennes, abdiquant ta liberté chérie, Du frère de l'Amour allumer la bougie.
Crains-tu quelque mécompte à ce jeu de hasard ? En est-on moins trompé pour ari'iver plus tard ?
A cette loterie, eu résultats avare ,
Un numéro gagnant quelquefois n'est pas rare ;
Allons , sasse et ressasse , et prends d'un doigt distrait
Le lot mystérieux que le destin t'a fait.
Notre époque à l'hymen est d'ailleurs fort propice :
La vertu rétablie a détrôné le vice.
Quelle femme aujourd'hui , méprisant son devoir.
Du culte conjugal briserait l'encensoir?
La chasteté partout règne avec la morale ;
On n'entend plus parler du plus petit scandale,
Et les pauvres maris , jusque alors ombrageux ,
Dorment de notre temps comme des bienheureux.
On ne voit plus l'époux, dans sa juste colère,
Livrer à la justice une épouse adultère ,
Et gagnant , à son gré, son procès jusqu'au fond ,
S'en retourner couvert d'un éternel affront.
On ne voit plus un homme, audacieux et traître.
Surpris par un mari , sauter par la fenêtre ;
On ne voit plus un noble, un sage, un député,
Trouvant de sa moitié le boudoir déserté ,
Courir sus .... on prnn.'mt Ir premier vphinilo.
SATIRI-S. 105
Et rêvant dans son âme un projet ridicule ,
Poster quatre recors ; puis , au soleil levant ,
Assiéger en forme un garni d'étudiant.
Ce fut pour les amants un bacchanal étrange 1
Oh ! le grossier mari ! quand sa femme, pauvre ange !
Qui n'a pu soupçonner le tour malencontreux ,
Depuis minuit au moins avait fait un heureux!
Ces mœurs sont déjà loin de l'époque où nous sommes.
Les femmes, aujourd'hui, valent mieux queles hommes;
Aimantes avant tout de la simplicité ,
On ne les séduit plus en vantant leur beauté ;
Chez elles , à la ville , et jusques au théâtre ,
Sous leurs châles voilant leurs épaules d'albâtre.
Elles ont supprimé tout faste dangereux ,
Et leur beauté n'est plus la volupté des yeux.
Que te dirai-je? Ami , l'exemple est salutaire ,
Les vertus de la dame ont gagné l'ouvrière ;
Les grisettes n'ont plus bijoux d'or et d'émail
Qui ne soit bien acquis du fruit de leur travail.
Les robes mérinos , les châles , les parures ,
Les bonnets attifés , les rubans , les tournures ,
Les cent quolifichels qu'invente le bon ton ,
L'élégant brodequin qui serre un pied mignon ,
Enfin tout l'attirail de la coquetterie ,
Est payé, bien payé de leur économie.
Et si quelqu'une encore, et c'est l'exception.
Pour un vil intérêt cède à l'occasion ,
Et fait de ses attraits métier et marchandise ,
C'est que de la vertu son âme est trop éprise ;
Elle peut dévier de ses nobles penchants ,
Mais c'est pour soulager de pauvres vieux parents.
Enfin, si l'on en croit certain panégyriste.
Sache que l'an dernier ( retiens bien ce trait-là ,
Que la postérité sur son livre inscrira )
Le grand prix Monthyon fut pour une modiste !
Ainsi , tu le vois donc , cet âge est innocent ;
D'un mariage heureux hâte le doux instant.
N'est-ce pas , en effet , la volupté suprême ,
Que d'être aimé pour soi d'une épouse qu'on aime ?
D'être deux pour penser, et de voir chaque jour
Élever des bambins , doux fruit de notre amour?
L'été , quand ton jardin , quand ta charmille verte.
L'un planté d'arbrisseaux, l'autre de fleurs couverte, SuLis leurs ombrages frais attireront tes pas, Prends ta belle moitié doucement par le bras , Et parcourant ensemble et bosquets et charmille , Discourez des douceurs, des mœurs de la famille. Pour vos enfants chéris , que vous voyez grandir, Bâtissez des châteaux dans leur bel avenir. Votre Anaïs, d'un prince aura fait la conquête, Votre Antony sera grand peintre ou grand poète. Allez , allez toujours , et que ces visions Vous tiennent bien long-temps dans vos illusions ! Et puis quand vous aurez , au doux parfum des roses , Analysé , pesé les hommes et les choses , Rentrez dans le salon , où des amis constants Égayeront vos jeux de leurs propos charmants. Ta femme , de talents et de grâces dotée , Sensible aux compliments, sans en être flattée , Fera de ta maison l'ornement et l'honneur ; L'encens qu'elle reçoit réjouira ton cœur ; Car discrète toujours et surtout bien fidèle , C'est parce qu'à tes yeux cela la rend plus belle,
Qu'elle souffre en riant la douce liberté Des propos séduisants qui flattent sa beauté. Jouis, ami, jouis, car l'hymen a son charme. Mais si, moins confiant, tu redoutes l'alarme, Pourrai-je en finissant te donner un avis ?
Quiconque est marié, rompt.... avec ses amis.