‹ Poésies de François RougetChapitre 17 sur 82 · A HÉGÉSIPPE MOREAU · texte numérisé non relu

A HÉGÉSIPPE MOREAU

SATIRE AUKESSÉE A J li.iN - liÀISl X -,

Quand parfois, fatigué de poursuivre la rime, Je cherche un ahment dans ton livre sublime , 0 mon frère ! ô Moreau , poète et grand penseur ! Il me prend un frisson, un serrement de cœur, En pensant que celui qui jetait sur la lyre La strophe aux vers brûlants , l'immortelle satire , Dans ce brillant Paris, sans demeure, inconnu, Illustre vagabond, se glissait pauvre et nu!

Et subissant du sort l'injurieux caprice,

Allait trouver la mort au grabat d'un hospice!

Ah ! ton âme , en montant aux célestes splendeurs ,

Dut repousser du pied nos oripeaux menteurs !

Oui , dans ce grand Paris, cette moderne Athènes,

Où des banquiers sont rois , où des filles sont reines ,

Sous ce règne marchand , si fertile en impôts ' ,

Où fleurit l'Opéra , la Bourse, les tripots ;

Où dans des palais d'or, aux ornements profanes,

Des courtiers enrichis rentent des courtisanes ,

Où le théâtre est plein pour le drame nouveau ,

De Scribe ou de Dumas , de Pyat ou d'Hugo ;

Où Rachel inspirée , et d'une main hardie ,

Rehausse parmi nous la vieille tragédie ;

Où les Duprez, les Stolz, les Lafond , les Thalbergs,

Invitent tout Paris aux splendides concerts ;

Où Lamartine jette , en une forme antique,

Sur le luth ionien son âme poétique ;

Où David a sculpté, sur d'immortels frontons,

I Hégésippe est mort à rhôpitnllo 20 décembre 1838. Un des plus grands poètes de l'époque s'appelait alors le no l?.

Des chefs-d'œuvre rivaux des anciens Parthénons ! Honte et malheur! Pas un de ces rois de la foule, A l'artiste tombé, qu'un amer destin foule, Pas un !.. . quand il gisait sur le bord du chemin , Au poète immortel n'a présenté la main ! Eh quoi! l'esprit du siècle et le mercantilisme Ont-ils saisi vos cœurs du froid de l'égoïsme , Rois de l'intelligence? Et ce vent est bien fort. Puisqu'il vous a touchés de son souffle de mort !

Ah ! pourquoi quittais-tû ta ville maternelle , Ton doux Provins , ta sœur, Béatrice nouvelle, Si pleine de candeur, si pure de beauté, A qui tes vers faisaient une immortalité ? Ah ! pourquoi quittais-tu les bords de ta Voulzie , Où tes rêves brillants d'or et de poésie , Où la sainte amitié promettaient à ton cœur, A défaut de la gloire , un rayon de bonheur?

Mais , Paris t'attirait Ce hideux Minautore ,

Qui dans son antre impur accapare et dévore. Au milieu du tumulte et des pleurs et des chants ,

Tant de frêles beautés , tant de jeunes talents , Qui n'ont pas, pour guider leur départ en la vie, Ou le fil d'Ariane , ou l'ange de Tobie !

Tu devais succomber, rêveur insoucieux , Dont le regard limpide allait chercher les cieux ! Frère de Chatterton , de Gilbert et d'Escousse , Qui n'avais pas tout fait ton doux nid dans la mousse. Tu vins salir ton aile aux fanges de Paris , Et, brisé , remontas aux célestes parvis.

Dans ce temps d'agio , de soif matérielle , Malheur à qui n'a pas sa tâche industrielle ! Le poète meurtri , qui dans un coin s'assied , Par les sots parvenus est repoussé du pied ! Si l'ami de Fouquet retrouvait la lumière , Dans ce monde aujourd'hui veuf de La Sablière, L'immortel fabuliste , au prétoire escorté , Rendrait compte à Dandin de son adversité ! Ah! j'avais bien compris le siècle en sa tendance, Moi qui sus d'un métier nourrir mon indigence ,

Et qui n'ai demandé la poésie au ciel

Que pour couvrir de fleurs un labeur éternel!

Au milieu de la foule , isolé , solitaire ,

J'ai puisé chaque jour dans l'album populaire.

Et semblable à l'abeille, en son utile essor,

De parfums et de pleurs j'ai rempli mon trésor.

Avare , j'ai caché dans un recoin bien sombre

Les tribulations et les ennuis sans nombre ,

Les desseins avortés , l'amour déçu , l'espoir,

Les pensers d'avenir où tout se peint en noir ;

L\imitié qui trahit , les soucis de famille ,

Les labeurs d'atelier, les mille coups d'aiguille

Qu'au sentier de la vie à toute heure on reçoit,

Les douleurs qu'on ne peut soulager. ... et qu'on voit \

Et parmi tous ces maux que chaque jour appelle.

Les quelques jours de fête où la campagne est belle ,

Où le présent est doux , où l'avenir sourit ,

Où dans l'air parfumé l'aubépine fleurit ,

Où l'on va dans les bois chercher un lit de mousse ,

Temps où Moreau disait : Oh ! que la vie est douce !

De ces pensers divers mon album est rempli ;

11 déburde , et déjà s'est échappé ce pli : Il vient à Jean-Raisin demander une issue. Pour l'amour d'Hégésippe, accueille sa venue,

Comme aux temps sybillins , le proscrit glorieux Se sauvait dans le temple en implorant les dieux , Certain de ne pas faire une marche inutile , J'aborde ton échoppe , en te criant : . . . . asile !

Ne voulant rien donner ici qui ait un i.'aractere purement politique , bien qu'il ne s'agisse que du règne précédent, j'ai retranché du choix quo j.'avais fait à peu près quinze cents vers : voilà pourquoi le livre des satires se trouve ainsi réduit.

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