NAPOLÉON
Dieux! quel est ce monstre terrible, Aux cent mains, au regard hideux, Dont le cœur se ferme insensible Aux cris plaintifs des malheureux?
Qui , formé de fiel et de haine , Se rit de la justice humaine ; Monstre vomi par les enfers , Tenant sous sa griffe sauvage Un peuple entier dans l'esclavage , Courbé sous le poids de ses fers?
Du crime comble la mesure , Infâme féodalité!
Du sang lavera la blessure Que tu fais à l'humanité.
« Pauvres vassaux , dans la misère ,
De vos sueurs mouillez la terre , La terre qu'un Dieu fit pour toua.
Et quand vous la rendez féconde , Portez les fruits dont elle abonde Au château du maître jaloux !
Continuez , fiére noblesse , Prêtres, marquis, comtes, barons.
Mais, hâtez-vous! Dans sa vitesse Le temps emporte vos fleurons.
Semblable au torrent qui s'avance , Accourt le jour de la vengeance ; Dérobez -vous à ses fureurs.
Le peuple , en levant sa bannière , Fera rentrer dans la poussière Le dernier de ses oppresseurs!
Tel échappé de son cratère , Qu'il rompt après de longs efforts, Un volcan couvre au loin la terre De feux , de débris et de morts , Tel est le peuple dans sa rage.
Irrité du honteux outrage Qu'il a supporté trop long-temps , Fort de sa liberté conquise , Il va , de ses chaînes qu'il brise , Écraser d'odieux tyrans !
Regardez ces sanglantes piques Porter des têtes et des cœurs !
Voyez ces monuments gothiques Renversés par des bras vainqueurs ; Ces cadavres, dont on se joue, Mutilés , traînés dans la boue ; Voyez ! partout des échafauds !
Et dans cette lutte infernale , Hélas! une tête royale Tombe sous le fer des bourreaux !
118 MVRE m.
Qui va sauver de l'anarcliie
Ce peuple sans frein et sans lois ,
Qui , brisant une monarchie,
A fait au loin trembler les rois?
Qui va , d'un effort magnanime ,
L'arrêter au bord de l'abîme ?
Est-ce un dieu?... Non... C'est un soldat!
Il a parlé ; la France entière
Répond à son ardeur guerrière
En chantant l'hymne du combat !
Allons, des courses, des batailles î Traînons des canons , des mortiers , Des obus crevant les murailles Ou moissonnant des rangs entiers !
Esclaves des tyrans , au large !
Et vous , clairons , sonnez la charge ! Ainsi le veut Napoléon.
Et les rois, que l'effroi travaille , Seront frappés de sa mitraille Avant de connaître son nom !
C'est un guerrier sans diadème , Encor sans reproche et sans peur ; Sans être roi, plus qu'un roi même , Un laurier ceint son front vainqueur.
Au bruit des miracles qu'enfante Sa marche partout triomphante , Les rois ont perdu le sommeil, Et tous ces rois de race antique, Vont, devant notre république.
Abaisser leur vain appareil.
Soldat, qu'un grand peuple révère, Combats pour notre liberté ; Cette liberté, c'est ta mère.
Son généreux flanc t'a porté.
Sous ton large front qui rayonne , Quel immense projet bouillonne , Comme un torrent dévastateur?
Aurais-tu rêvé plus de gloire ?
Oui , tu souris à la victoire Qui tient ton sceptre d'Empereur!
Empereur sorti de la foule , Désormais plus fort que les lois , De son pied dédaigneux il foule Les peuples vaincus et les rois.
Son glaive joue avec les trônes , Il ôte ou donne des couronnes , Il brise ou bien forge des fers.
Quel éclat son nom va répandre !
Plus grand que ne fut Alexandre , Il voit à ses pieds l'univers!
A sa voix tous les corps agissent :
Il refait le monde et les dieux ;
Le culte , les arts refleurissent
Sous son empire glorieux.
Des monuments , qui font nos charmes ,
Naissent partout au bruit des armes ;
Tout cède à son char radieux.
Il dit : Le pontife de Rome
Vient à Paris consacrer l'homme ,
Au nom de la terre et des cieux.
Mais, penses-tu, dans ton délire, Soldat , sur le faîte monté , Fonder un glorieux Empire, Sans l'appui de la liberté?
.Refrène , ô guerrier téméraire , Ton despotisme militaire , Les chaînes sont pour les vaincus.
La liberté , qu'un roi dédaigne , Se lève , souffle sur son règne , Règne et despote ne sont plus !
Tu vas, pourtant, rien ne t'arrête ,
Entouré d'ennemis nombreux ,
Comme un fleuve , dans la tempête ,
Roule à flots plus impétueux.
Nos fers , moins lourds par la victoire ,
Se couvrent d'un vernis de gloire,
A l'oiflbre de tes étendards ;
Tu revêts la pourpre royale ,
Et dans ta couche impériale
Tu mots la fillo des Césars !
122 LiviŒ m.
D'hommages comblé sans mesure, Te confiant dans tes destins , Tu suspends ta pesante armure Pour reposer sur des coussins.
Toi , si grand au fort des batailles , Tu goûtes d'un nouveau Versailles Tous les charmes assoupissants ; Et , dans ta vanité secrète , Tu vas rétablir l'étiquette Pour tes serviles courtisans.
N'es-tu pas une illustre tige ?
Pourquoi souffrir dans ton palais Ces nobles qui , dans leur vertige , Avaient maudit tous tes succès ?
Ta noblesse, à toi, c'est l'ouvrage De tes exploits, de ton courage, Par qui vingt rois te sont soumis.
Ces nobles , que» ta main caresse , Seront, au jour de la détresse , Complices de tes ennemis.
ODES ET CHANSOiNS. 123
Et ce jour est venu ! . . . Regarde , Près de ton astre radieux , Cette nue épaisse et blafarde Qui va l'éclipser dans les cieux ; Ta perte est peut-être jurée ?. . .
L'Europe entière conjurée , Arme ses bataillons nombreux.
Mais bientôt, à ta voix guerrière, Va se rendre dans la carrière L'élite de tes nobles preux.
Hélas ! en vain ton œil rapide Embrasse et conduit les combats ; En vain ta valeur intrépide Se communique à tes soldats.
Des traîtres , parmi tes armées , A tes cohortes alarmées, Inspirent le doute et l'effroi.
Ton aigle n'est plus invincible ; Gesse de tenter l'impossible , Les destins sont plus forts que toi !