‹ Poésies de François RougetChapitre 21 sur 82 · LA POÉSIE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE

Chaste fille du ciel , divine poésie ,

Qui charmes l'existence et soutiens du génie

Les glorieux efforts , Fais naître dans mon sein ce sublime délire , Qui précède toujours, en maniant la lyre,

Tes plus nobles accords.

128 UVRL m.

Quand le divin moteur de la cause première , Du chaos ténébreux fit jaillir la lumière;

Que de rien il lit tout , Il sourit de bonheur à son œuvre immortelle , Et, prodigue de dons, sa bonté paternelle

Te répandit partout :

Sur l'immense Océan qui mine ses rivages , Sur la cîme des monts en butte aux noirs orages

Qui sillonnent les airs , Au sein de la forêt sombre et mystérieuse , Où la nature suit , terrible ou gracieuse ,

Ses caprices divers.

Au bois , dans les vallons , dans les vertes prairies , Où la jeune beauté vient de ses rêveries

Savourer les douceurs ; Sur le rocher géant , à la tête chenue , Où la chèvre sauvage apparaît suspendue ,

Broutant l'herbe et les fleurs.

ODES liï CHANSONS. 129

Et partout où le pâtre, appuyé sur un hêtre, Fait retentir l'écho de son pipeau champêtre

Aux agrestes accords ; Où des cygnes joyeux, sur un lac solitaire, Étalent , en rasant sa surface légère ,

La blancheur de leurs corps.

0 poésie! à tout tu sais prêter des charmes. Quand la vierge timide a de tendres alarmes ,

Abandonne ses sens , Qu'elle voit s'effacer l'illusion qu'elle aime , Tu restes sur ses traits et mets tout un poème

En ses yeux languissants.

D'antiques monuments, habitante assidue,

Aux créneaux d'un vieux fort tu restes suspendue

Ainsi qu'un lustre d'or ; Et quand le monument, que de loin tu domines, N'offre plus à nos yeux que de tristes ruines ,

Tu l'habites encor.

130 LivRF, ni.

Dans ces châteaux détruits , quand la pâle courrière , De ses rayons d'argent a blanchi la bruyère ,

On entend mille cris :

Despleurs, des ris, desjeux, des voix confuses d'hommes. Le peuple des lutins , des farfadets , des gnomes ,

Habite leurs débris. ||

Tantôt on voit errer, dans ces demeures sombres , De bizarres objets, de diaphanes ombres,

Qui voltigent sans fin ; Tantôt on aperçoit une image effrayante ; C'est un spectre en lambeaux ou la nonne sanglante ,

Une torche à la main !

Tu fais surtout revivre , aimable enchanteresse , Les monuments détruits de l'ancienne Grèce ,

Si fertile en héros ; D'augustes souvenirs tu marches entourée , Et tu fais tressaillir la poussière sacrée

Et de Sparte et d'Argos.

ODKS ET CHANSONS. 131

Tu suis en soupirant plus d'un naufrage illustre ; Napoléon vaincu reçoit un nouveau lustre

Du sort injurieux ; Aux débris entassés de la fière Carthage , Le vainqueur des Teutons, frappé par un orage,

S'assied plus glorieux !

Par toi, par ton pouvoir, par la voix des poètes, Lfs sages , les héros , les sublimes conquêtes ,

Triomphent de la mort.

Troie est ensevelie et sa cendre est errante ; Mais ne restât-il plus qu'une langue vivante,

On parlera d'Hector.

Oui , les divins héros , que les rois de la lyre Font sortir triomphants du ténébreux empire.

Partagent les autels.

Charlemagne , Alexandre , et César et Pompée , Napoléon , fermant l'héroïque épopée ,

Vos noms sont immortels.

132 LIVRE m.

Et vous , mortels chéris du dieu de la lumière ! Poètes saints! suivez votre noble carrière;

Mais les temps ne sont plus Où des dieux bienfaisants vous étiez les oracles ; M Où la Grèce voyait s'opérer des miracles,

A la voix de Linus.

Les princes , de nos jours , entravent le génie, Et le luth opprimé ne rend pour la patrie

Que des sons impuissants.

Oui , Muses , l'on éteint cette flamme vivace , Que dérobent aux cieux , dans une noble audace ,

Tes sublimes enfants !

Toutefois, c'est en vain que dans la Sarmatie, Un tyran exila des bords de l'Ansonie

Le chantre des Amours.

Celui qui nous a peint les beautés de Corinne , S'élève glorieux sur la double colline,

Pour la honte des cours.

Divine poésie ! Oh ! quels chantres sublimes , Comme Dante, oseraient, du fond des noirs abîmes,

Te suivre dans les cieux ?

Et, sondant du destin l'ineffable mystère. Dans des hymnes divins rediraient à la terre

Tous les secrets des dieux?

Ils diraient ces concerts de vierges et d'archanges , Ce trône de lumière , où servi par des anges ,

Dieu repose immortel ; Ils diraient l'univers que son regard embrasse , Et ces mondes errants qu'il jeta dans l'espace

Pour un cours éternel.

C'est toi, mortel heureux, que le ciel prédestine , Audacieux Hugo! toi, surtout, Lamartine,

Aux doux et nobles chants.

Oh! dis-nous, dans tes vers, quel céleste génie Dispense à ton esprit ces trésors d'harmonie

Que partout tu répands.

134 LIVRE m.

A toi les chants d'amour! A toi la poésie!

Oh ! verse dans nos cœurs une douce ambroisie

Digne des purs autels.

Heureux qui suit tes pas dans la même carrière, Et s'élève avec toi dans des flots de lumière ,

Loin des regards mortels !

Page 1